— Eh bien ?

— Bien, moi, je suis à part… A qui est-ce la faute si je bois ? Pavelka, mon frère, ne boit pas : il a une boulangerie à Perme. Et moi, je ne travaille pas moins bien que lui et pourtant je suis un vagabond et un ivrogne, et je n’ai plus ni classe ni destin. Et pourtant nous sommes les fils d’une même mère. Et il est plus jeune que moi. Il y a donc quelque chose en moi-même qui n’est pas bien. Je ne suis pas né comme il faut qu’on naisse. Toi-même, tu dis que tous les hommes sont pareils : ils naissent, vivent, ce qu’il leur faut vivre, et meurent. Et moi, je marche sur une voie à part. Et pas moi seul, nous sommes plusieurs. Nous sommes des êtres à part… et nous n’appartenons à aucune série. Il nous faut un compte à part… et des lois à part… des lois très sévères, pour nous déraciner de la vie. Parce que nous ne sommes bons à rien dans la vie, et que nous y occupons une place et gênons les autres. Qui est fautif envers nous ? Nous-mêmes sommes fautifs envers la vie… Parce que nous n’avons pas la joie de vivre ni aucun sentiment envers nous-mêmes… Nos mères nous ont enfantés dans une mauvaise heure, voilà tout !

Je fus écrasé par cette réfutation inattendue de mes arguments… Lui, cet homme immense aux clairs yeux d’enfant, se mettait avec une telle sérénité, une tristesse si riante, hors la vie, parmi les gens qu’il faudrait détruire, que je fus tout à fait abasourdi de cette humilité. Il éprouvait une jouissance à se flageller : c’était vraiment une jouissance qui brillait dans ses yeux quand il me criait de sa voix sonore de baryton :

— Chaque homme est maître de lui-même et personne n’est fautif si je suis un misérable !

Dans la bouche d’un vagabond, fût-il un intelligent parmi ces opprimés de la destinée, parmi ces êtres à moitié hommes, à moitié bêtes, nus, affamés et méchants qui grouillent dans les taudis des villes, ces paroles me surprenaient étrangement.

— Attends, criai-je, comment veux-tu qu’un homme reste sur pied quand, de tous côtés, l’accable une force sombre ?

— Sache mieux t’arc-bouter ! proclamait mon adversaire, s’échauffant et les yeux brillants.

— S’arc-bouter à quoi ?

— Il faut savoir trouver.

— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?