J’aimais sa délicatesse. Je fis semblant de n’avoir rien remarqué et de ne pas comprendre à quoi il faisait allusion.
Mais à mesure que l’historien dépeignait de son pinceau d’artiste le personnage de Stenka et que le « prince de la bande libre du Volga » s’évoquait des pages du livre, tout l’être de Konovalov semblait transfiguré. Ennuyé et indifférent au commencement, les yeux voilés et somnolents, il se révéla peu à peu sous un aspect inattendu. Assis sur le coffre en face de moi, les genoux embrassés de ses deux bras et son menton posé dessus de telle manière que sa barbe retombait sur ses jambes, il me regardait avec avidité, les yeux brûlant d’un feu étrange sous les sourcils froncés. Il ne lui restait plus rien de la naïveté enfantine qui m’étonnait toujours en lui ; tout ce qu’il avait de simple, de féminin et de doux, tout ce qui s’accordait si bien avec ses yeux bleus et bons, devenus maintenant foncés et étroits, s’était éclipsé. Il y avait quelque chose de léonin, de fougueux dans ce paquet de muscles qu’il était. Je m’arrêtai en le regardant.
— Lis, me dit-il doucement mais avec autorité.
— Qu’as-tu ?
— Lis ! répondit-il, et sa voix avait un accent de prière et d’irritation.
Je continuai, lui jetant quelquefois un regard, et je vis qu’il s’enflammait de plus en plus. De lui émanait, comme un chaud brouillard, une fièvre qui m’exaltait et m’enivrait. Le livre agissait. Dans une excitation nerveuse, pleine de pressentiments extraordinaires, j’arrivai à la capture de Stenka.
— On l’a pris ! hurla Konovalov.
La douleur, l’indignation, la colère, le désir de délivrer Stenka résonnaient dans son cri puissant.
La sueur perlait à son front et ses yeux s’étaient étrangement ouverts. Il avait sauté de dessus le coffre, grand et exalté ; il s’arrêta devant moi, me mit la main sur l’épaule et parla haut, rapidement :
— Attends. Ne lis pas. Dis, qu’arrivera-t-il maintenant ? Non ! arrête, ne le dis pas. On le tuera ? Oui ? Lis plus vite, Maxime !