On aurait pu croire que Konovalov lui-même était le frère de Stenka. C’était comme si les liens du sang, indissolubles et chauds malgré trois siècles écoulés, unissaient ce vagabond avec Stenka, comme si le vagabond sentait, de toute l’énergie de son corps vivant et fort, de toute la passion de son âme triste et « sans appui », la douleur et la colère du fier épervier pris il y avait trois cents ans.
— Lis, au nom du Christ !
Je lisais, troublé, ému, sentant mon cœur battre à l’unisson de celui de Konovalov, et revivant avec lui la tristesse de Stenka. Et nous arrivâmes à la scène de la torture.
Konovalov grinçait des dents et ses yeux bleus étincelaient comme des charbons. Il se penchait sur mon épaule et lui aussi ne quittait pas des yeux le livre. J’entendais sa respiration au-dessus de mon oreille ; elle me soulevait les cheveux et me les faisait retomber sur les yeux. Je secouai la tête pour les repousser. Konovalov remarqua cela et me mit sur la tête sa lourde paume.
— « Et alors Stenka grinça si fort des dents qu’il les cracha par terre avec du sang… »
— Assez !… Au Diable ! cria Konovalov, et, m’arrachant le livre, il le jeta de toute sa force par terre et s’effondra lui-même dessus. Il pleurait et, comme il avait honte de ses larmes, il rugissait pour ne pas sangloter. Il se cachait la tête dans ses genoux et pleurait en s’essuyant les yeux contre son pantalon sale de coutil.
J’étais assis devant lui, sur le coffre, et je ne savais que dire pour le consoler.
— Maxime ! disait Konovalov assis par terre. C’est effrayant, Pila, Cissoïko, et puis Stenka… dis ? Quelle destinée ! Il a craché ses dents… dis ?
Et tout son corps frémissait d’émotion.
Ces dents crachées par Stenka l’avaient impressionné par-dessus tout, et ses épaules étaient secouées de douleur quand il en parlait.