Nous étions tous les deux comme ivres du tableau épouvantable et cruel de la torture.

— Tu me liras cela encore une fois, tu entends ? me suppliait Konovalov, ayant relevé le livre et me le tendant.

— Montre-moi donc où c’est écrit des dents ?

Je lui montrai et il enfonça son regard dans les lignes.

— C’est ainsi que c’est écrit ? « il cracha ses dents avec du sang ! »… Et les lettres sont les mêmes que partout ?… Seigneur ! Comme il a dû souffrir, dis ? Ses dents ! Et à la fin qu’y aura-t-il ? La mort ? Ah ! Dieu soit loué, enfin on l’a tué !

Il exprima cette joie de la mort avec une telle ardeur, un si intense soulagement passa dans son regard, que je frémis de cette compassion, de ce souhait de mort pour le torturé.

Toute cette journée s’écoula pour nous dans un étrange brouillard ; nous parlions tout le temps de Stenka, nous nous rappelions sa vie, les chansons faites sur lui, sa torture. Une ou deux fois, Konovalov commença à chanter, d’une voix sonore de baryton, mais il s’interrompait aussitôt.

Notre amitié devint plus étroite à partir de ce jour.


Je lui relus encore plusieurs fois « La révolte de Stenka Rasine », « Tarass Boulba » de Gogol, et « Les Pauvres gens » de Dostoïevski. Tarass plut beaucoup à mon auditeur, mais n’effaça pas l’impression profonde du livre de Kostomarov. Quant aux « Pauvres gens », le style des lettres lui parut ridicule.