— Maxime, laisse donc ce fatras. Qu’est-ce que tout cela ? Il lui écrit, elle lui répond… Ce n’est que du papier perdu… Qu’ils aillent au diable ! Ce n’est ni triste ni drôle ; pourquoi écrire ainsi ?
Je lui rappelai les Podlipovtsi mais il n’était pas de mon avis.
— Pila et Cissoïko, c’est une autre affaire ! Ce sont des hommes vivants. Ils vivent et se débattent… tandis que ceux-ci ? Ils écrivent des lettres… c’est ennuyeux ! Ce ne sont même pas des gens, c’est comme ça… une imagination. Voilà Tarass et Stenka, si on les mettait à côté l’un de l’autre, — Seigneur ! tout ce qu’ils auraient fait ! Alors, Pila et Cissoïko auraient vu de meilleurs jours, dis ?
Il comprenait mal les différences d’époques et dans son imagination tous les héros qu’il aimait vivaient en même temps ; seulement deux d’entre eux étaient à Oussolle, un autre chez les Petits-Russiens, un autre encore sur la Volga… J’eus de la peine à lui faire comprendre que si Pila et Cissoïko avaient descendu la Kama ils n’auraient pas trouvé Stenka, et que si Stenka avait traversé les terres des Kosaks du Don et des Petits-Russiens il n’aurait pas rencontré Tarass.
Ceci affligea Konovalov quand il l’eut compris.
Les jours de fête, nous partions pour la rivière ou pour les champs. Nous prenions un peu d’eau-de-vie, du pain, un livre et, dès le matin, nous nous en allions « à l’air libre », comme disait Konovalov.
Nous aimions surtout la « Verrerie ». On appelait ainsi une bâtisse dans les champs, non loin de la ville. C’était une maison à trois étages, avec un toit défoncé, des croisées brisées, avec des sous-sols remplis pendant tout l’été de boue liquide et puante. D’un gris-vert, à moitié délabrée et comme affaissée, elle regardait la ville par-dessus les champs, avec les yeux vides de ses fenêtres mutilées, et semblait un invalide méprisé de tous et jeté là, hors de la ville, pitoyable et mourant. Quand la rivière débordait, ce qui arrivait chaque année, la base de l’édifice trempait dans l’eau, et il se couvrait tout entier d’une mousse verte. Comme des mares la préservaient de trop fréquentes visites de la police, cette construction indestructible abritait, bien qu’elle n’eût pas de toit, beaucoup de misérables sans domicile.
Elle en était toujours pleine ; couverts de haillons, affamés, craignant la lumière du soleil, ils vivaient dans cette ruine comme des hiboux ; Konovalov et moi étions toujours les bienvenus chez eux, parce que tous les deux nous sortions de la boulangerie munis de pain blanc ; nous achetions en chemin un quart de seau d’eau-de-vie et tout un étalage de tripes. Pour deux ou trois roubles, nous organisions un bon repas aux « gens de la verrerie », comme nous les appelions.
Ils nous payaient en récits, dans lesquels la vérité la plus émouvante se mêlait au plus naïf mensonge. Chaque récit était comme une dentelle où les fils noirs dominaient, — c’était la vérité, — mais où aussi étaient des fils de différentes couleurs, — c’était le mensonge. Cette dentelle nous entortillait le cerveau et le cœur et faisait mal en imprimant son dessin douloureux et varié. Les « gens de la verrerie » nous aimaient à leur manière et presque toujours ils m’écoutaient attentivement. Une fois, je leur lus « Pour qui fait-il bon vivre en Russie ? »[2] et en même temps que des rires homériques, j’entendis des remarques précieuses.
[2] Poème de Nekrassov.