Chaque homme qui lutte avec la vie, qui est vaincu par elle et prisonnier de sa boue est plus un philosophe que Schopenhauer, parce que jamais une idée abstraite ne prendra une forme aussi précise et imagée que la pensée que tire d’un cerveau la souffrance. La conscience de la vie qu’avaient ces gens rejetés par-dessus bord me surprenait par sa profondeur et j’écoutais avec avidité leurs récits, tandis que Konovalov, lui, écoutait avec l’intention de combattre la philosophie du narrateur et de m’entraîner à une dispute avec lui-même.
Après avoir entendu l’histoire, au ton de plaidoyer, d’un personnage vêtu de la manière la plus fantastique et doué d’un visage rien moins que candide, Konovalov se mettait à sourire d’un air rêveur et secouait la tête avec doute.
— Tu ne me crois pas ? demandait avec tristesse le conteur.
— Si, je te crois… Comment pourrait-on ne pas croire les gens ? Même quand tu vois qu’on te ment, crois, c’est-à-dire écoute et tâche de comprendre pourquoi on t’a menti. Parfois le mensonge explique mieux que la vérité ce qui se passe dans l’âme… Et quelle vérité pouvons-nous dire de nous-mêmes ? La plus dégoûtante… Tandis qu’on peut inventer très bien… Ai-je raison ?
— Oui, consentait le conteur. Mais pourquoi secouais-tu la tête ?
— Pourquoi ?… Parce que tu raisonnes mal… Tu racontes comme si, toute ta vie, ce n’était pas toi, mais n’importe qui des passants qui la faisait. Et toi-même, où étais-tu alors ? Et pourquoi n’as-tu rien opposé à ta destinée ? Et comment est-ce que nous nous plaignons toujours des hommes, puisque nous-mêmes sommes des hommes, et que par conséquent on peut aussi se plaindre de nous. On nous empêche de vivre ; alors, c’est parce que nous aussi nous empêchons quelqu’un, n’est-ce pas ? Comment expliquer cela ?
Et Konovalov ajoutait sentencieusement :
— Il faut construire une telle existence que tout le monde y soit au large et ne gêne personne. Et qui doit refaire la vie ? demandait-il d’un air vainqueur, et puis, comme s’il craignait qu’on ne lui dérobât sa réponse, il répondait lui-même :
— Nous, nous, et personne d’autre. Et comment refaire la vie, si nous ne savons pas nous y prendre et si nous n’avons pas eu de chance ? Donc, mes amis, tout l’appui, c’est nous ! Et c’est connu, ce que nous sommes…
On lui répondait en se justifiant, mais il s’obstinait : personne n’était coupable envers nous, et chacun de nous était le seul coupable envers lui-même.