Il était très difficile de le faire démordre de cette idée, et plus difficile encore de comprendre son appréciation de l’humanité. D’un côté, les hommes lui apparaissaient comme ayant des droits ; d’autre part, ils lui semblaient chétifs, hésitants, incapables d’autre chose que de plaintes.
Souvent des discussions de ce genre, commencées à midi, se terminaient à minuit ; Konovalov et moi, nous revenions de chez les « gens de la Verrerie » les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux.
Une fois, nous faillîmes nous noyer dans un marais ; une autre, nous passâmes la nuit au poste avec une vingtaine de nos amis qui, au point de vue de la police, étaient suspects.
Il y avait des jours où nous n’étions pas disposés à faire de la philosophie, et nous allions dans les champs, très loin, derrière la rivière, où étaient de petits lacs pleins de minuscules poissons que l’inondation y avait jetés. Dans les buissons, au bord d’un de ces lacs, nous allumions un feu dont nous avions besoin seulement pour la beauté qu’il ajoutait au paysage, et nous lisions à haute voix, ou bien nous parlions de la vie. Et quelquefois Konovalov proposait d’un air songeur :
— Maxime, regardons le ciel.
Nous nous couchions sur le dos et nous fixions la voûte sans fond du ciel. Au commencement, nous entendions le bruit des feuilles et le clapotement de l’eau dans le lac, nous sentions la terre au dessous de nous et tout ce qui nous entourait… Puis, peu à peu, le ciel bleu, comme s’il nous attirait à lui, entourait nos esprits d’un brouillard ; nous perdions la conscience de l’existence, nous étions arrachés à la terre, comme si nous nagions dans le désert du ciel, mi-somnolents, mi-extatiques, nous efforçant de ne pas rompre le charme par une parole ou un mouvement.
Nous restions ainsi plusieurs heures de suite et revenions à l’ouvrage, renouvelés de corps et d’âme et rafraîchis par le contact de la nature.
Konovalov l’aimait d’un amour profond et muet, qu’il exprimait seulement par l’éclat tendre de ses yeux et toujours, quand il se trouvait dans les champs ou sur la rivière, il s’imprégnait d’une humeur paisible et douce, qui augmentait encore sa ressemblance avec un enfant. Parfois, il disait, avec un profond soupir, en regardant le ciel :
— Ah ! que c’est beau !
Et, dans cette exclamation, il y avait plus de signification et de sentiment que dans la rhétorique de plusieurs poètes. Ceux-ci s’extasient pour soutenir leur réputation d’hommes qui comprennent avec raffinement le beau, plutôt que par un culte véritable de l’indicible aménité de la nature, et, comme toutes choses, la poésie perd sa simplicité sainte et sa spontanéité quand on en fait une profession.