— Eh bien ! l’as-tu vue ? demandai-je.
— C’est pour cela que j’étais allé.
— Et alors ?
— Rien.
Il était évident que Konovalov ne désirait pas parler. Comptant que cette humeur ne durerait guère, je ne l’ennuyai pas de questions. Il garda le silence toute cette journée, me jetant seulement par nécessité quelques phrases brèves au sujet de l’ouvrage ; il marchait dans la cuisine, la tête baissée et les yeux troubles comme à son retour. On eût dit que quelque chose s’était éteint en lui. Il travaillait lentement et sans entrain, comme lié par ses pensées. La nuit, quand nous eûmes mis les pains au four, et comme, par crainte de les brûler, nous ne nous couchions pas, il me demanda :
— Fais-moi la lecture de quelque chose de Stenka.
Sachant que la description de la torture l’impressionnait par-dessus tout, je choisis cet endroit du récit. Il écoutait, étendu immobile sur le dos, et regardait sans cligner la voûte enfumée du plafond.
— Stenka est mort. On a eu raison de cet homme, dit lentement Konovalov. Et pourtant, dans ce temps-là, on pouvait vivre. On était libre. Il y avait où s’étirer, où soulager son âme. Maintenant il n’y a que tranquillité et soumission… bon ordre… En n’y regardant pas de trop près, la vie est bien organisée ! Des livres, des écoles ! Et pourtant l’homme vit sans protection aucune et personne ne s’occupe de lui. On ne doit pas faire le mal, et il est impossible de ne pas le faire… Les rues des villes sont bien tenues, mais dans l’âme des gens il n’y a que trouble. Et personne ne comprend rien.
— Sacha ! Comment feras-tu avec Capitolina ? demandai-je.
— Quoi ? s’écria-t-il, en sursautant. Avec Capa ? Fini !