— Je me propose toujours de te faire visite, mais je n’ai jamais le temps : je suis toujours ivre…

— C’est bon, c’est bon, laisse ça… Ne plaisante pas, diable osseux ! Sinon, frère, je… Ou bien as-tu vraiment l’intention de piller les maisons et les rues ?…

— Pourquoi ? Il y a ici assez pour nous deux. Dieu, oui !… Sémenitch ! Tu as de nouveau soufflé deux caisses de marchandises ?… Fais attention, Sémenitch, sois prudent ! qu’on ne te prenne pas, un beau jour !

Révolté de l’impudence de Tchelkache, Sémenitch se mit à trembler de tout son corps ; il crachait de la salive, dans un vain effort pour parler. Tchelkache lâcha sa main et s’en retourna tranquillement, d’un pas allongé, à l’entrée du port. Le gardien, jurant comme un forcené, le suivit.

Tchelkache était redevenu gai ; il sifflait doucement entre ses dents, et, enfonçant les mains dans les poches de son pantalon, marchait lentement, en homme désœuvré, lançant à droite et à gauche des remarques mordantes et des plaisanteries. On lui répondait de même.

— Heureux Grichka, comme les autorités ont soin de lui ! cria quelqu’un du groupe des débardeurs qui avaient déjà dîné et se reposaient, étendus à terre.

— Je n’ai pas de souliers ; aussi Sémenitch craint-il que je ne me blesse les pieds, répondit Tchelkache.

On approchait de la porte. Deux soldats fouillèrent Tchelkache et le poussèrent doucement dehors.

— Tenez-le ! cria Sémenitch, qui s’était arrêté dans la cour du port.

Tchelkache traversa la voie et s’assit sur une borne, devant la porte d’un cabaret. Du port sortait avec fracas une file interminable de voitures chargées. En sens inverse arrivaient à fond de train des voitures vides, avec des cochers qui ressautaient. Le port soufflait un bruit de tonnerre, une poussière âcre. Le sol frémissait…