— Jadis !… Jadis, rien que pour la permission de regarder un vrai Russe, on donnait trois roubles. Il y a dix ans, je m’étais fait un commerce de cela. J’arrivais dans un village et je disais : « Je suis russe, moi ! » Et tout de suite on me regardait, on me palpait, on s’étonnait, — et voilà trois roubles dans ma poche ! Et encore on me faisait manger et boire ! Et on m’invitait à rester tant que je voulais.
Le gars, en écoutant Tchelkache, avait commencé par ouvrir largement la bouche, en exprimant de toute sa ronde figure une admiration surprise ; puis, comprenant que cet homme en haillons blaguait, il ferma la bouche avec bruit et éclata de rire. Tchelkache demeurait sérieux, cachant un sourire dans sa moustache.
— Drôle de corps !… Tu parles comme si c’était vrai, et moi j’écoutais avec confiance. Non, vrai, jadis, là-bas…
— Et qu’est-ce que je disais donc, moi ? Je disais aussi que jadis, là-bas…
— Va te promener ! dit le gars avec un geste de la main. Es-tu cordonnier ? ou bien tailleur ? dis ?
— Moi ? demanda Tchelkache ; puis, après un moment de réflexion, il ajouta : Je suis pêcheur.
— Pêcheur ? Vrai ! Qu’est-ce que tu pêches ? du poisson ?
— Pourquoi pêcherais-je le poisson ? Ici les pêcheurs ne pêchent pas que cela. Plus souvent des noyés, de vieilles ancres, des bateaux coulés, — tout enfin ! Il y a des lignes pour cela…
— Invente, invente encore ! Peut-être es-tu de ces pêcheurs qui chantent à propos d’eux-mêmes :
Nous autres, jetons nos filets