Tchelkache revint ; ils se mirent à boire et à manger en causant. Dès le troisième verre, Gavrilo était gris. Il s’égaya ; il désirait dire quelque chose d’aimable à son hôte qui, brave homme, sans encore s’être servi de lui, le régalait si bien. Mais les paroles, qui montaient en vagues à son gosier, refusaient de quitter sa langue, subitement empâtée.
Tchelkache le regardait. Il dit, en souriant avec ironie :
— Te voilà à point, déjà !… Allons donc ! pour cinq petits verres ? Comment pourras-tu travailler ?
— Ami, bégayait Gavrilo, ne crains rien ! Je te servirai. Ah ! comme je te servirai ! Laisse-moi t’embrasser, dis ?
— C’est bon, c’est bon !… Encore un coup ?
Gavrilo buvait. Tout s’agita bientôt à ses yeux en ondes égales. C’était désagréable et cela faisait mal au cœur. Son visage avait un air d’inspiration stupide. Dans ses efforts pour parler, il allongeait drôlement les lèvres et mugissait. Tchelkache le regardait fixement comme s’il se souvenait de quelque chose, tordait sa moustache et souriait sans discontinuer, mais, cette fois-ci, d’un air sombre et méchant.
Le cabaret était plein d’un vacarme ivre. Le matelot roux dormait, accoudé à la table.
— Sortons d’ici ! dit Tchelkache en se levant.
Gavrilo tenta de se lever, mais n’y réussit pas, lança un formidable juron, et éclata d’un rire imbécile d’ivrogne.
— Te voilà frais ! dit Tchelkache, en reprenant sa place en face de lui. Gavrilo riait toujours, contemplant bêtement son maître. L’autre le regardait avec une attention lucide et pénétrante. Il voyait devant lui un homme dont il tenait la vie entre ses pattes de loup. Lui, Tchelkache, se savait de force à en faire ce qu’il voudrait. Il pouvait le plier comme une carte, ou l’aider à se déployer dans un cadre villageois et stable. Se sentant maître et seigneur d’un autre être, il jouissait de cette pensée et se disait que jamais ce gars ne boirait à la coupe que la destinée lui avait fait vider à lui, Tchelkache… Et il enviait et plaignait cette jeune existence, se moquait d’elle et s’attendrissait à l’idée qu’elle pourrait retomber dans des mains comme les siennes… Et tous ces sentiments se fondirent enfin en un seul, paternel et autoritaire. Il plaignait le gars, et pourtant le gars lui était nécessaire. Alors, Tchelkache prit Gavrilo sous le bras, le conduisit, en le poussant avec douceur, hors du cabaret et le déposa à l’ombre d’une pile de bois coupé ; lui-même s’assit à côté et alluma sa pipe. Gavrilo s’agita un moment, mugit et s’endormit.