— Eh ! bien, est-ce prêt ? demanda à demi-voix Tchelkache à Gavrilo qui s’assurait des rames.

— Tout de suite ! Un des tolets branle ; pourrait-on frapper dessus avec une rame ?

— Non, non ! Pas de bruit ! Appuie dessus avec les mains, il rentrera à sa place.

Tous deux tripotaient sans bruit le bateau, attaché à la proue d’un navire à voiles. Il y avait là toute une flottille de voiliers chargés d’écorces de chêne et de felouques turques encore à moitié pleines de palmiers, de bois de santal et de gros troncs de cyprès.

La nuit était obscure ; sur le ciel se mouvaient de lourdes couches de nuages en lambeaux et la mer était tranquille, noire et épaisse comme de l’huile. Elle exhalait un arome humide et salé et bruissait doucement, frappant les bords des vaisseaux et la côte, et balançant doucement le bateau de Tchelkache. A une grande distance du bord, s’élevaient de la mer les silhouettes noires des vaisseaux, qui plantaient dans le ciel leurs mâts aigus avec, au sommet, des falots de couleur. La mer reflétait les feux et paraissait toute semée de taches jaunes, qui tremblaient sur son sein de velours doux, d’un noir mat et égal, soulevé par une puissante respiration. La mer dormait du sommeil sain et fort d’un travailleur las de sa journée.

— En route ! dit Gavrilo, en plongeant ses rames.

— Nageons !

Tchelkache, d’un fort coup de rame, chassa le bateau dans un espace libre entre deux barques ; il nageait rapidement sur l’eau glissante, qui s’allumait, au contact des rames, d’un feu bleu et phosphorescent. Une longue traînée de lumière doucement scintillante, suivait, en serpentant, le bateau.

— Eh ! bien, ta tête te fait-elle bien mal ? demanda Tchelkache avec bonté.