— Horriblement ! Elle sonne comme une cloche… Je vais la mouiller un peu avec de l’eau.
— A quoi bon ? Mouille-toi plutôt l’intérieur ; tu te remettras plus vite.
Et il tendit une bouteille à Gavrilo.
— Tu penses ? Avec la bénédiction de Dieu !…
Un doux glou-glou se fit entendre.
— Eh ! toi, tu es heureux de la permission ? Assez ! cria Tchelkache en l’arrêtant.
Le bateau s’élança de nouveau, sans bruit ; il se mouvait avec facilité entre les vaisseaux… Tout à coup, il s’échappa de leur masse, et la mer infinie, puissante, brillante, se déroula devant eux. Elle disparaissait dans le lointain bleu, où de ses eaux s’élevaient au ciel des montagnes de nuages gris-lilas, avec des bordures de duvet jaune, verdâtres comme l’eau de la mer, ou ardoisées, tristes, jetant ces ombres lourdes d’ennui qui oppressent les âmes et les esprits. Les nuages rampaient lentement les uns sur les autres et tantôt se fondaient ensemble, et tantôt se dispersaient les uns les autres ; ils mélangeaient leurs couleurs et leurs formes, se dissolvaient, ou reparaissaient avec de nouveaux contours, majestueux et lugubres… Ce lent mouvement de masses inanimées avait quelque chose de fatal. Il semblait que, là-bas, aux confins de la mer, il y en avait d’innombrables qui toujours ramperaient avec indifférence sur le ciel, dans l’intention méchante et stupide de ne plus jamais lui permettre d’éclairer la mer endormie du million d’yeux d’or de ses étoiles polychromes, vivantes et songeuses, qui éveillent de nobles désirs dans les êtres en adoration devant leur sainte et pure lumière.
— Est-elle belle, la mer ? demanda Tchelkache.
— Pas mal ! Seulement on a peur dessus, répondit Gavrilo, ramant en mesure et fort. La mer sonnait à peine, ruisselait sous les longues rames et brillait toujours de ses phosphorescences bleues et chaudes.
— On a peur ? Nigaud !… grogna Tchelkache avec ironie.