— Cinq cent quarante !… Est-ce adroit ?
— Certes !… murmura Gavrilo, reconduisant d’un regard avide les cinq cent quarante roubles de nouveau disparus dans la poche. Eh ! si c’était à moi ! — et il soupira d’un air abattu.
— Nous ferons la fête, petit ! s’écria, avec enthousiasme, Tchelkache ! N’aie pas de craintes : je te paierai, frère… Je te donnerai quarante roubles ! Hein ? es-tu content ? Veux-tu ton argent tout de suite ?
— Si tu ne le regrettes pas… eh ! bien… j’accepte !
Gavrilo tremblait d’attente et d’un sentiment aigu qui lui suçait la poitrine.
— Hahaha ! poupée du diable ! tu acceptes ? Prends, frère, je t’en prie ! je t’en supplie, prends ! Je ne sais pas où mettre tout cet argent ; débarrasse-moi, tiens !
Tchelkache tendit à Gavrilo quelques billets de dix roubles. L’autre les prit, d’une main mal assurée, jeta les rames et se mit à cacher son butin dans sa blouse, pinçant avidement les yeux et aspirant l’air bruyamment comme s’il buvait quelque chose de chaud. Tchelkache le regardait avec ironie. Et Gavrilo avait ressaisi les rames ; il manœuvrait nerveusement, en hâte, les yeux baissés, comme s’il avait peur. Ses épaules et ses oreilles frémissaient.
— Dieu, que tu es avide ! ce n’est pas bien. Du reste, pour un paysan…
— Ce qu’on peut faire avec de l’argent ! s’écria Gavrilo, qui s’allumait tout à coup de passion. Et il se mit à parler, d’une manière hachée, hâtive, comme poursuivant une idée et attrapant les mots au vol, de la vie de campagne avec et sans argent : Respect, aisance, liberté, gaieté…
Tchelkache l’écoutait attentivement, avec une mine sérieuse et des yeux pleins de secrètes pensées. Par moments, il souriait d’un air joyeux.