Tchelkache éprouva un malaise à la vue de cette excitation. Il se demandait sous quelle forme elle allait éclater.
Gavrilo se mit à rire, d’un rire étrange, pareil à un sanglot. Sa tête était baissée, de sorte que Tchelkache ne pouvait voir l’expression de son visage ; il apercevait seulement les oreilles de Gavrilo, tantôt rouges, tantôt pâles.
— Va au diable ! s’écria Tchelkache avec un un geste de la main. Serais-tu amoureux de moi ? Dis ?… Le voilà qui minaude comme une fille. Es-tu navré de me quitter ? Eh ! nourrisson, parle, sinon je m’en vais !
— Tu t’en vas ? cria Gavrilo d’une voix sonore. La plage, déserte et sablonneuse, trembla à ce cri, et les vagues de sable, amenées par les vagues de la mer, parurent frémir. Tchelkache aussi frémit. Tout à coup Gavrilo s’arracha de sa place et se jeta aux pieds de Tchelkache, lui étreignit les jambes de ses deux bras, et l’attira à lui. Tchelkache s’ébranla, s’assit lourdement dans le sable et, grinçant des dents, fendit l’air de son long bras au poing fermé. Mais il n’eut pas le temps de frapper, arrêté par le regard confus et suppliant de Gavrilo.
— Ami ! Donne-moi… cet argent ! Donne, au nom du Christ. Quel besoin en as-tu ? Ce n’est qu’une nuit… une seule nuit… Et moi, cela me prendrait des années… Donne… Je prierai pour toi… toujours… dans trois églises… pour le salut de ton âme… Tu le jetterais au vent, et moi, je le mettrai dans la terre. Ah ! donne-moi cet argent. Dis, qu’en feras-tu ?… Y tiens-tu tant ?… Une nuit… et te voilà riche ! Fais une bonne action ! Tu es perdu, toi !… Tu ne trouveras pas ta voie, tandis que moi !… Ah ! donne-le-moi !
Tchelkache, effrayé, surpris et furieux, rejeté en arrière, assis sur le sable et s’y appuyant des deux mains, se taisait et regardait, avec des yeux sortis effroyablement des orbites, le gars qui lui mettait sa tête sur les genoux et chuchotait, en haletant, ses supplications. Tchelkache le repoussa enfin, sauta sur ses pieds et, fourrant la main dans sa poche, jeta à Gavrilo les billets multicolores.
— Tiens, chien, avale ! cria-t-il, tremblant de fureur, de pitié aiguë et de haine envers cet esclave avide. Et, ayant jeté l’argent, il se sentit un héros. L’audace rayonnait dans ses yeux, dans toute sa personne.
— Moi-même je voulais te donner plus. Tu m’avais fait pitié hier… Je pensais au village. Je me disais : « Venons en aide à ce gars. » J’attendais pour voir ce que tu ferais, si tu me demanderais ou non. Et toi, eh ! guenille, mendiant !… Est-ce qu’on peut se mettre dans un état pareil pour de l’argent… se martyriser ainsi ? Imbéciles, diables avides, qui s’oublient… qui se vendraient pour cinq copeks, hein ?
— Ami… que le Christ te protège ! Qu’ai-je donc à présent ? Quoi ? Des milliers ?… Je suis maintenant un richard ! glapissait Gavrilo dans son enthousiasme, tout frémissant et cachant l’argent dans sa blouse. Ah ! cher homme !… Je n’oublierai jamais ! jamais ! Et je dirai à ma femme et à mes enfants de prier pour toi.
Tchelkache écoutait ces cris de joie, regardait ce visage rayonnant et dénaturé par cette frénésie avide ; il sentait que lui-même, le voleur et le vagabond, arraché à tout ce qui lui était proche, ne deviendrait jamais aussi rapace, vil, égaré. Jamais il ne serait tel ! Cette pensée et cette sensation, en lui donnant la conscience de sa liberté et de son audace, le retenaient auprès de Gavrilo sur le bord désert de la mer.