— Ce n’est rien ! répondit sèchement Tchelkache et il soutenait toujours sa tête de la main gauche et, de la droite, se tirait doucement la moustache.

Gavrilo lui regarda longtemps après, jusqu’à ce qu’il eût disparu dans la pluie qui tombait toujours des nuages, serrée, en filets minces, interminables, et enveloppait la steppe d’une brume impénétrable et grise comme l’acier.

Puis, Gavrilo ôta sa casquette mouillée, se signa, regarda l’argent serré dans sa paume, soupira librement et profondément, cacha son butin dans sa blouse et se mit à marcher, à larges pas fermes, dans la direction opposée à celle où Tchelkache avait disparu.

La mer mugissait, jetait sur le sable de la plage de grandes vagues lourdes, les brisait en écume et en gouttelettes. La pluie fouaillait avec acharnement la mer et la terre, le vent rugissait. Tout, à l’entour, était rempli de plaintes, de cris, de bruits sourds. La pluie masquait la mer et le ciel…

Bientôt la pluie et les éclats des vagues eurent lavé la tâche rouge à l’endroit où avait été terrassé Tchelkache, elles eurent lavé les traces de ses pas et de ceux du gars, sur le sable de la plage, et la plage déserte ne garda aucun souvenir du petit drame qui s’y était joué entre deux hommes.

MON COMPAGNON

Je le rencontrai dans le port d’Odessa. Pendant trois jours, mon attention fut attirée par sa personne râblée et pleine, au visage caucasien encadré d’une jolie barbe. Il m’obsédait ; je le voyais arrêté, des heures entières, sur le granit du quai, suçant le pommeau de sa canne, et ses yeux en amandes examinaient tristement l’eau trouble du port. Dix fois par jour, il passait devant moi, de la démarche d’un flâneur insouciant. Qui était-il ?… Je me mis à l’épier. Et lui, comme pour me narguer, m’apparaissait de plus en plus souvent. Enfin, j’appris à reconnaître de loin son costume à la mode, clair, à carreaux, son chapeau mou d’artiste, son allure paresseuse et même son regard ennuyé et obtus. Sa présence était tout à fait inexplicable dans le port, au milieu des sifflets de bateaux et de locomotives, du tintement des chaînes, des cris des ouvriers, au milieu de cette agitation fébrile et furieuse qui vous saisit de toutes parts, qui émousse l’esprit et les nerfs. Tous les êtres humains, dans le port, étaient les esclaves des mécanismes géants, qui exigeaient d’eux une attention et un travail de toutes les minutes ; tous s’agitaient autour des vapeurs et des wagons, les chargeant et les vidant. Tous étaient soucieux, fatigués ; tous couraient, juraient, dans la poussière ; tous suaient… Et, dans l’agitation du travail, marchait lentement cet étrange personnage avec un visage de mortel ennui et d’universelle indifférence…

Enfin, le quatrième jour, à l’heure du dîner, je buttai sur lui et décidai d’apprendre à tout prix qui il était. M’étant installé tout près, avec une pastèque et du pain, je me mis à manger et j’examinai mon homme, en songeant au moyen le plus discret d’entrer en conversation avec lui.

Il était debout, appuyé contre des caisses de thé ; il regardait sans but autour de lui, et jouait de la flûte sur sa canne.

Il m’était difficile, à moi, le va-nu-pieds, avec mon crochet de débardeur sur le dos, tout noir de charbon, d’entamer une causerie avec ce snob. Mais, à mon grand étonnement, je remarquai qu’il ne pouvait détacher les yeux de ma personne et que son regard s’allumait d’une convoitise mauvaise et animale. Je conclus que l’objet de mon observation avait faim et, après avoir jeté un rapide regard de tous côtés, je lui demandai doucement :