— Voulez-vous manger ?

Il tressaillit, montra dans une grimace avide une centaine peut-être de dents puissantes et serrées, et, à son tour, regarda avec méfiance de tous côtés.

Personne ne faisait attention à nous. Alors, je lui fourrai la moitié de la pastèque et un morceau de pain de froment. Il saisit cela et disparut, s’asseyant sur des caisses de marchandises. Par moments sa tête se relevait ; le chapeau, renversé en arrière, découvrait un front brun et moite. Son visage rayonnait d’un large sourire, et il m’adressait des clignements d’yeux sans s’arrêter une minute de mâcher. Je lui fis signe de m’attendre et j’allai acheter de la viande : je l’apportai et la lui donnai. Je me mis auprès des caisses, de manière à dissimuler complètement à tous les regards mon pauvre snob. Jusqu’alors, il avait mangé avec l’inquiétude d’un fauve qui craint qu’on lui prenne son morceau ; maintenant, il mangea avec plus de tranquillité, mais quand même si vite et si avidement qu’il me fut insupportable de regarder plus longtemps cet être affamé. Je me détournai de lui.

— Merci, merci beaucoup !

Il me secoua l’épaule, puis me saisit la main, la serra et la secoua cruellement.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il me racontait déjà son histoire.

Le prince géorgien Charko Ptadzé était le fils unique d’un riche propriétaire de Koutaïs ; il était employé à l’une des gares du Transcaucasien et demeurait avec un camarade. Ce camarade disparut subitement, emportant l’argent et les valeurs du prince Charko, qui se mit à sa poursuite. Apprenant par hasard que le camarade avait pris un billet pour Batoum, le prince Charko s’y rendit. Mais, à Batoum, il se trouva que le camarade était parti pour Odessa. Alors, le prince Charko prit le passe-port d’un certain Vano Svanidzé, coiffeur et son camarade lui aussi, du même âge que lui mais d’un signalement différent, — et partit pour Odessa. Là, il déclara à la police le vol dont il avait été victime ; on lui promit de trouver le coupable. Il attendait depuis deux semaines, était à bout de ressources et n’avait pas mangé depuis quatre jours.

J’écoutais son récit, qui paraissait sincère et s’interrompait de jurons. J’examinai ce jeune garçon, je le crus et j’eus pitié de lui. C’était presque un enfant ; il avait dix-neuf ans et, pour la naïveté, était plus jeune encore. Il parlait souvent, avec une indignation profonde, de son ancienne amitié pour le camarade voleur qui lui avait dérobé des objets si précieux. Le terrible père de Charko couperait sûrement la gorge à son fils s’il ne les retrouvait pas. Je pensai que si personne ne venait en aide à ce jeune homme, il se laisserait enlizer par la ville. Je savais par suite de quels infimes hasards la bande des va-nu-pieds se recrute et j’entrevoyais pour le prince Charko toutes les possibilités d’entrer dans cet ordre respectable, mais non respecté… J’eus envie de lui être secourable. Ma paye était insuffisante pour un billet jusqu’à Batoum, et j’allai à plusieurs bureaux demander un billet gratuit pour Charko. Je prouvai avec force la nécessité du secours ; on me refusa avec force aussi. Je proposai à Charko de l’accompagner chez le chef de police afin de demander un billet ; mais il se troubla et me déclara qu’il n’irait pas. Pourquoi ? Il n’avait pas payé le propriétaire du garni où il était descendu, et, quand on lui avait réclamé de l’argent, il avait frappé quelqu’un, puis s’était dérobé ; il supposait avec justesse que la police ne le remercierait pas d’avoir esquivé sa dette, d’avoir ensuite donné des coups, — d’autant plus qu’il ne se souvenait pas s’il avait frappé une fois ou deux, ou trois ou quatre…

La situation se compliquait. Je résolus de travailler jusqu’à ce que j’aie gagné l’argent du voyage à Batoum ; mais, hélas ! il était évident que cela n’arriverait pas de sitôt ou n’arriverait jamais, parce que, après son long jeûne, ce Charko mangeait comme trois, ou plus encore.

A cette époque, à cause de l’invasion des affamés, le prix de la journée dans les ports était tombé et, des quatre-vingts copeks de ma paye, nous mangions, à nous deux, soixante. En outre, avant ma rencontre avec le prince, j’avais décidé d’aller en Crimée et je ne voulais pas m’éterniser à Odessa. Je proposai donc au prince Charko de faire la route à pied avec moi, à la condition suivante : si je ne lui trouvais pas un compagnon pour Tiflis, je l’y conduirais moi-même et, si j’en trouvais un, nous nous séparerions.