Le prince jeta un regard sur ses fines bottines, sur son chapeau, son pantalon, lissa sa jaquette, réfléchit, soupira à plusieurs reprises et enfin consentit. Et c’est ainsi que nous nous en allâmes à pied d’Odessa à Tiflis.


Quand nous arrivâmes à Kherson, mon opinion était faite au sujet de mon compagnon. C’était un être naïf et sauvage, extrêmement peu développé, gai quand il avait mangé, abattu quand il avait faim, comme un animal fort et pas méchant.

Pendant le trajet, il me parlait du Caucase, de l’existence que menaient les propriétaires géorgiens, de leurs jeux et de leurs rapports avec les paysans. Ses récits étaient intéressants, ne manquaient pas d’une certaine beauté : mais la personne de mon compagnon y apparaissait sous un aspect peu flatteur pour lui. Voici un échantillon de ses histoires.

Un riche prince donnait une fête à des amis ; on prit du vin, on mangea en profusion les mets préférés des Géorgiens, et puis le prince conduisit ses invités à l’écurie. On sella les chevaux. Le prince sauta sur le meilleur et se mit à caracoler dans la plaine. C’était un cheval ardent ! Les invités vantaient sa beauté et sa vitesse. Le prince repart une seconde fois, quand tout à coup surgit dans la plaine un paysan sur un cheval blanc, qui dépasse le prince, qui le dépasse et… rit avec orgueil. Le prince eut honte devant ses invités !… Il fronça terriblement les sourcils, appela d’un geste le paysan et, quand celui-ci se fut approché, d’un coup de sabre il lui trancha la tête, braqua son revolver dans l’oreille du cheval et le tua. Ensuite, il alla déclarer aux autorités ce qu’il avait fait. On le condamna aux travaux forcés.

Charko semble plaindre le prince. J’essaye de lui faire comprendre que cet homme n’est pas digne de compassion, mais il me répond d’un air sermonneur :

— Il y a peu de princes et beaucoup de paysans. On ne doit pas condamner un prince pour un paysan. Qu’est-ce qu’un paysan ? Voici ! — Et Charko me montre une motte de terre. — Tandis qu’un prince est comme une étoile !

Nous disputons et il se fâche. Quand il s’emporte, il montre les dents comme un loup et son visage devient pointu.

— Tais-toi, Maxime ! Tu ne connais pas la vie du Caucase, me crie-t-il.

Mes arguments sont vains contre sa simplicité et ce qui me paraît clair lui semble drôle. Ma logique n’atteignait pas son cerveau et quand, à grand’peine, je le mettais au pied du mur par des preuves évidentes de la justesse supérieure de mes idées, il ne s’embarrassait pas et me disait :