— Va au Caucase, restes-y. Tu verras que je dis la vérité. Tout le monde fait ainsi : c’est donc juste. Pourquoi te croirais-je, toi, si tu es seul à dire : « Ceci est faux », tandis que des milliers de gens disent : « Ceci est juste » ?
Alors, je me taisais, comprenant qu’il fallait lui opposer non des paroles mais des faits, puisqu’il était homme à croire que la vie, dans sa forme présente, était juste et réglée. Je me taisais et lui, triomphait, tant il avait de confiance dans sa parfaite connaissance de la vie, et mon silence lui permettait de renchérir sur ses récits de l’existence caucasienne, pleine de sauvage beauté, de feu et d’originalité. Ces récits m’intéressaient et m’entraînaient et, en même temps, me révoltaient par leur cruauté, leur servilité envers la richesse et la force, par l’absence de ce qu’on appelle la morale obligatoire pour chacun. Il m’arriva, une fois, de demander à Charko s’il connaissait l’enseignement du Christ.
— Certainement ! répondit-il en haussant les épaules. Mais, quand je l’eus bien interrogé, il se trouva qu’il ne savait que ceci : « Il avait existé un certain Jésus qui s’était révolté contre les lois des Juifs, et les Juifs le mirent en croix à cause de cela. Mais il était Dieu et ne mourut pas sur la croix ; il s’éleva au ciel et donna aux hommes d’autres lois. »
— Lesquelles ? demandai-je.
Charko me regarda avec un étonnement moqueur et dit :
— Tu es chrétien ? Bon ! moi aussi. Sur terre, presque tous sont chrétiens. Alors, que demandes-tu ? Tu vois comment tout le monde fait… C’est ça, la loi du Christ !
Je m’entraînai, je me mis à lui raconter la vie de Jésus. Il écouta, au commencement, avec attention, puis peu à peu se détacha et finit par bâiller.
Voyant que son cœur ne m’écoutait pas, je m’adressai de nouveau à son esprit. Je lui parlai des avantages qu’on peut tirer de la charité, de la science, de la justice, — je parlai des avantages et seulement des avantages !
— Celui qui est fort fait lui-même la loi. Il n’y a pas à la lui apprendre ; même aveugle, il trouvera son chemin ! me répondit paresseusement le prince Charko.
Il savait se demeurer fidèle à lui-même ; cela provoquait mon respect. Mais il était sauvage, cruel, et je sentais, par instants, qu’une étincelle de haine s’allumait en moi contre lui. Je ne perdais pourtant pas l’espoir de trouver un point de contact entre nous, un terrain sur lequel nous pourrions nous rencontrer et nous comprendre.