Je me mis à lui parler plus simplement, je m’efforçai de me rapprocher de lui. Il remarqua mes tentatives et, concluant que j’acceptais sa supériorité, prit un ton de plus en plus hautain avec moi. Je souffrais, voyant mes arguments se briser en poussière contre le mur de pierre de sa conception de la vie.

Nous avions traversé le Pérékop et nous approchions des montagnes de la Crimée. Depuis deux jours déjà, nous les voyions à l’horizon. Elles étaient bleues et semblaient de légères bandes de nuages. Je les admirais de loin et rêvais de la côte de Crimée.

Mais le prince chantait des chansons géorgiennes et était sombre. Nous avions dépensé tout notre argent et la possibilité d’en gagner ne se présentait nulle part. Nous nous hâtions vers Théodocie, où l’on avait commencé des travaux pour la construction d’un port.

Le prince me disait que, lui aussi, travaillerait et qu’avec l’argent gagné nous irions par mer jusqu’à Batoum. A Batoum, il avait beaucoup d’amis et me trouverait facilement une place de… portier ou gardien. Il me tapait sur l’épaule, d’un air protecteur, et me disait, en faisant claquer sa langue :

— Je t’arrangerai une belle existence ! Tsé, tsé ! Tu boiras du vin, autant que tu en voudras. Tu mangeras du mouton, autant que tu pourras. Tu te marieras avec une Géorgienne, une grosse Géorgienne, tsé, tsé, tsé ! Elle te fera de bons plats, te donnera des enfants, beaucoup d’enfants, tsé, tsé !

Ce « tsé, tsé ! » m’avait étonné au début, puis commença à m’agacer, enfin me mit dans une fureur triste. En Russie, ce bruit sert à appeler les cochons ; au Caucase, il exprime l’admiration, le regret, le plaisir, la douleur.

Charko avait bien usé son élégant costume, et ses souliers étaient ouverts en plus d’un endroit. Nous avions vendu le chapeau et la canne à Kherson. Le chapeau avait été remplacé par une vieille casquette d’employé de gare.

Quand il la mit pour la première fois, bien sur l’oreille, il me demanda :

— Est-ce que cela me va ? Est-ce joli ?