Nous voilà enfin en Crimée. Nous avions passé par Simphérople et nous nous dirigions sur Yalta. J’étais dans un muet ravissement de la beauté de ce prodigieux coin de terre, caressé de tous côtés par la mer. Le prince soupirait, gémissait, et, jetant autour de lui des regards navrés, essayait de remplir son estomac vide avec d’étranges fruits. L’expérience n’était pas toujours heureuse et il me disait avec un humour méchant :
— Si cela me retourne à l’envers, comment irai-je plus loin ? Hein ? dis ?
La possibilité de travailler ne se présentait pas et, n’ayant pas le sou pour acheter du pain, nous faisions notre nourriture de fruits et d’espérances en l’avenir. Et le prince Charko commençait déjà à me reprocher ma paresse et mon manque d’initiative. Il devenait pénible ; mais, ce qui m’irritait le plus, c’étaient les récits qu’il faisait de son extraordinaire appétit. Il se trouvait que, ayant déjeuné à midi « d’un petit agneau » arrosé de trois bouteilles de vin, il pouvait, à deux heures, manger sans effort pour son dîner trois assiettes de soupe, une marmite entière de mouton au riz, une énorme quantité de viande, toutes sortes de mets caucasiens, et boire, par-dessus le marché, sans mesure. Il me parlait, des jours entiers, de ses goûts et de ses connaissances en gastronomie. Il pérorait en faisant claquer sa langue, les yeux ardents, les dents aiguës et grinçantes, aspirant et avalant avec bruit sa salive d’affamé qui jaillissait abondamment de ses lèvres éloquentes. Alors, il m’inspirait un dégoût que j’avais peine à lui cacher.
Un jour, aux environs de Yalta, je me louai pour émonder un jardin fruitier ; je pris d’avance la paye de ma journée et j’achetai, pour tout cet argent, de la viande et du pain. Quand j’eus apporté mon emplette, le jardinier m’appela et je le rejoignis, ayant laissé les provisions à Charko, qui avait refusé de travailler sous prétexte de mal de tête. Au bout d’une heure, je revins et pus m’assurer que Charko ne m’avait rien exagéré de son appétit. Il ne restait pas une miette de ce que j’avais acheté. Ce n’était pas une action de bon camarade ; mais je me tus, — pour mon malheur, comme la suite le prouva.
Charko nota mon silence et l’exploita à sa manière. A partir de cette époque, il se produisit quelque chose d’étonnamment saugrenu. Je travaillais, et lui, refusant sous différents prétextes le travail, mangeait, dormait et me houspillait. Je ne suis pas un disciple de Tolstoï. Il me semblait ridicule et triste de voir ce robuste garçon me regarder avec avidité, quand, las après la besogne, je le rejoignais dans un coin d’ombre. Mais, ce qui était plus ridicule et plus triste encore, c’est que je voyais qu’il se moquait de moi parce que je travaillais. Il se moquait parce que lui-même avait appris à mendier et que j’étais à ses yeux une bûche sans vie. Au commencement, quand il avait mendié, il se gênait devant moi ; mais, plus tard, quand nous approchâmes d’un village tatare, il fit ses préparatifs sous mes yeux. Il s’appuyait à un bâton et traînait une jambe comme si elle lui faisait mal, sachant bien que les Tatares avaricieux ne donneraient rien à un garçon robuste. Je me disputai avec lui, lui démontrant la honte de son action… Il riait.
— Je ne sais pas travailler, me répondait-il brièvement.
On lui donnait avec parcimonie. Je commençais alors à être souffrant. La route m’était plus dure chaque jour et mes rapports avec Charko plus intolérables. Maintenant, il exigeait avec âpreté que je l’entretinsse.
— C’est toi qui me conduis ? Conduis, alors ! Est-ce que je puis, moi, faire une si longue route à pied ? Je n’en ai pas l’habitude. Je puis mourir à cause de cela. Pourquoi me fais-tu souffrir, pourquoi veux-tu me tuer ? Qu’est-ce qui arrivera si je meurs ? Ma mère pleurera, mon père pleurera, mes camarades pleureront ! Combien est-ce que cela fait de larmes ?
J’écoutais ces discours sans impatience. Une étrange pensée commençait à se glisser dans mon cerveau et me faisait supporter tout cela. Parfois, quand il dormait, je m’asseyais à côté de lui et, observant son visage tranquille et immobile, je me répétais, comme si je commençais à deviner quelque chose :
« Mon compagnon… mon compagnon… »