Et, dans mon entendement, l’idée obscure surgissait parfois que Charko ne faisait qu’user de son droit en exigeant de moi, avec tant d’assurance et de volonté, que je lui vinsse en aide et que j’eusse soin de lui. Dans cette exigence, il y avait du caractère, de la force. Il m’asservissait et je lui cédais et je l’étudiais, observant chaque frémissement de sa physionomie, m’efforçant de me représenter où il s’arrêterait dans son empiètement sur une personnalité étrangère. Lui, se sentait très bien ; il chantait, dormait et se moquait de moi quand il le voulait. Il nous arrivait de nous quitter pour un jour ou deux et d’aller de différents côtés. Je l’approvisionnais de pain et d’argent, quand j’en avais, et lui disais où il devait m’attendre. Quand nous nous retrouvions, lui, qui m’avait laissé avec méfiance et irritation, me rencontrait joyeusement, avec triomphe, et me disait, toujours en riant :

— Je pensais que tu t’étais sauvé tout seul, que tu m’avais abandonné, ha ! ha ! ha !

Je lui donnais à manger, je lui parlais des beaux sites que j’avais vus et, une fois, à propos de Baktchisaraï, lui citai quelques vers de Pouchkine. Ils ne lui firent aucune impression.

— Hé ! des vers !… Il faut des chansons, pas des vers. Je connaissais un homme, un Géorgien, Mato Legeava, qui savait chanter des chansons ! Quelles chansons ! Quand il chantait, aïe, aïe, aïe ! Et fort, il chantait très fort, comme si on lui retournait un poignard dans le gosier !… Il a égorgé un aubergiste et a été envoyé en Sibérie.

Après chacun de mes retours, je tombais toujours plus bas dans son opinion et il ne savait pas me le dissimuler.

Nos affaires ne marchaient guère. Je trouvais à peine la possibilité de gagner un rouble ou un rouble et demi par semaine, et cela était naturellement bien insuffisant pour deux. Les aumônes de Charko ne nous faisaient faire aucune économie. Son estomac était un petit gouffre qui engloutissait tout, — le raisin, les melons, le poisson salé, le pain, les fruits secs, — et ce gouffre paraissait s’élargir avec le temps et exiger sans cesse de plus larges offrandes.

Charko me pressait de quitter la Crimée, disant, avec raison, que c’était déjà l’automne et que la route était encore longue. J’en convins. En outre, j’avais déjà exploré cette partie de la Crimée, et nous partîmes pour Théodocie, dans l’espoir d’y gagner enfin l’argent que nous n’avions toujours pas. Il fallut de nouveau se nourrir de fruits et d’espoir dans l’avenir.

Pauvre avenir ! A force d’être trop attendu, il perd presque tout son charme quand il devient le présent.

Ayant dépassé Alouchta, de vingt verstes environ, nous nous arrêtâmes pour la nuit. Je décidai Charko à suivre la grève ; c’était plus long, mais je voulais respirer l’air de la mer. Nous fîmes un feu et nous nous couchâmes auprès. La soirée était magnifique. La mer, d’un vert sombre, battait contre les rochers au-dessous de nous ; le ciel bleu se taisait triomphalement au-dessus de nos têtes et, autour de nous, bruissaient doucement les buissons et les arbres odorants. La lune se levait. Du feuillage capricieux des tchinars, tombaient des ombres qui rampaient sur les pierres. Un oiseau chantait, fort et avec provocation. Ses trilles argentins fondaient dans l’air, plein du bruit caressant et doux des vagues ; et, quand ils eurent cessé, on entendit le cri-cri nerveux d’un insecte. Le feu brillait joyeusement et sa flamme semblait être un grand bouquet de fleurs jaunes et rouges. Lui aussi éveillait des ombres, qui dansaient gaiement autour de nous, comme faisant parade de leur vivacité devant les ombres lentes de la lune. Dans l’air résonnaient parfois des sons étranges. Le large horizon d’eau était désert, le ciel sans nuages, et je me sentais, sur le bord de la terre en contemplation de l’infini, ce problème enchanteur… Enivré par la majestueuse beauté de la nuit, je me dissolvais dans une merveilleuse harmonie de couleurs, de sons et de parfums ; le timide sentiment d’une auguste présence me remplissait l’âme, et mon cœur s’arrêtait de battre, tant ma joie de vivre était grande.

Tout à coup, Charko éclata de rire.