— Ha ! ha ! ha ! quelle figure bête tu as ! Tout à fait un mouton, ha ! ha ! ha !

Je m’effrayai comme si le tonnerre avait éclaté au-dessus de ma tête. Mais cela était pire. Oui, c’était drôle peut-être ; mais, comme c’était humiliant ! Lui, Charko, riait aux larmes ; moi, je me sentais prêt à pleurer, — pour une autre raison. Dans mon gosier, il y avait comme une pierre ; je ne pouvais parler et je le regardais avec des yeux fous, ce qui augmentait encore son hilarité. Il se roulait par terre, se serrant le ventre ; et moi, je ne pouvais en revenir de l’affront qui m’avait été fait. Cet affront était terrible, et les rares personnes qui, j’espère, le comprendront, — parce qu’elles-mêmes ont passé par des émotions analogues, — sentiront de nouveau peser dans leur âme cette lourdeur.

— Cesse ! criai-je, furieux.

Il s’effraya, tressaillit, mais ne put pourtant s’arrêter. Le paroxysme du rire le tenait ; il gonflait les joues, roulait les yeux et éclatait encore. Alors, je me levai et m’éloignai de lui. Je marchai longtemps, sans pensée, sans conscience, plein du poison de l’isolement et de l’humiliation. J’avais embrassé toute la Nature et lui faisais de silencieuses déclarations d’amour, de l’amour que doit éprouver un homme, quand il est un peu poète, — et elle, dans la personne de Charko, avait éclaté de rire à mon exaltation ! Je serais allé loin dans mon réquisitoire contre la Nature, Charko et tout l’ordre des choses, si des pas rapides ne s’étaient fait entendre derrière moi.

— Ne te fâche pas ! dit Charko, d’un air confus, en me touchant doucement l’épaule. Tu priais ? Je ne savais pas. Je ne prie pas, moi… Il parlait du ton timide d’un enfant qui s’est mis en faute et moi, malgré toute mon exaltation, je ne pouvais ne pas voir sa piteuse figure, ridiculement tordue par le trouble et la crainte.

— Je ne te dérangerai plus, vraiment. Jamais. — Il secouait négativement la tête. — Je vois que tu es doux, que tu travailles… et que tu ne me fais pas travailler. Et je me demande pourquoi… Sûrement, c’est qu’il est bête comme un mouton…

Il disait cela pour me consoler ! Pour me faire des excuses !… Alors, naturellement, après ces consolations et ces excuses, il ne me restait plus qu’à lui pardonner, non seulement les fautes passées, mais celles à venir.

Au bout d’une demi-heure, il dormait profondément, et moi je restais assis à côté de lui et je le regardais. Dans le sommeil, l’homme le plus fort semble faible et sans défense, et Charko faisait pitié. Ses grosses lèvres étaient entr’ouvertes et, avec ses sourcils relevés, lui faisaient une mine enfantine de timide étonnement. Il respirait paisiblement, mais quelquefois il s’agitait et parlait, disait, en langue géorgienne, des phrases entières, suppliantes et pressées. Autour de nous régnait cette tranquillité exaspérée de laquelle on attend toujours quelque chose et qui, si elle durait, rendrait l’homme fou par sa paix absolue et la complète absence du son, cette ombre vivante du mouvement. Le doux bruit des vagues n’arrivait pas jusqu’à nous. Nous étions dans une espèce de creux, abrité de buissons épineux et semblable à la gueule moussue d’une bête pétrifiée. Je regardais Charko et je pensais : « C’est mon compagnon… Je puis l’abandonner ici, mais je ne puis m’en aller de lui, parce que son nom est légion… C’est le compagnon de toute ma vie, il m’accompagnera jusqu’à la tombe. »


Théodocie trompa nos espérances. Quand nous y arrivâmes, il y avait à peu près quatre cents hommes qui souhaitaient, comme nous, de l’ouvrage et devaient se contenter du rôle de spectateurs dans la construction du dock. Parmi ceux qui travaillaient, il y avait des Turcs, des Grecs, des Géorgiens, des gens de Smolensk, de Poltava, des vagabonds. Partout, dans la ville et aux alentours, erraient des groupes ternes, accablés, d’« affamés » et couraient comme des loups les va-nu-pieds d’Azov et de Crimée.