On nous prit aussi pour des affamés, au commencement. On tira de nous le profit qu’on put : dans la foule, on arracha des épaules de Charko le paletot que je lui avais acheté, puis on coupa la courroie de mon sac. Mais, après quelques démêlés, on nous restitua notre bien ; la horde s’était aperçue d’une parenté d’âme de nous à elle ; et les va-nu-pieds sont des gens d’honneur, bien que de fort mauvais sujets.
Quand nous nous fûmes assurés que nous n’avions rien à faire là et qu’on voulait construire la digue sans nous, — alors nous nous offensâmes et partîmes pour Kertch.
Mon compagnon tint parole : il ne me molestait plus, mais il souffrait beaucoup de la faim ; il était sombre comme la gorge du Darial. Il grinçait des dents comme un loup quand il voyait quelqu’un manger et m’épouvantait par les récits de toute la nourriture qu’il aurait voulu absorber. Depuis quelque temps, il commençait à songer aux femmes. D’abord, en passant, avec des soupirs de regret, puis toujours plus souvent, avec des sourires avides « d’homme de l’Orient » ; enfin, il ne put voir aucune femme, n’importe de quel âge ou de quel physique, sans me faire des remarques cyniques et pratiquement philosophiques, se rapportant à quelque partie de son corps. Il parlait des femmes si librement, avec une telle connaissance de la matière et d’un point de vue si direct, que je ne pouvais que cracher. Une fois, j’essayai de lui prouver que la femme était un être qu’il devait sous tous les rapports considérer comme son égal ; puis, voyant que non seulement il se blessait de mes paroles, mais était prêt à éclater en fureur à cause de l’humiliation que je lui infligeais, je décidai de renoncer à toute remontrance jusqu’au moment où Charko n’aurait plus faim.
Nous nous mîmes en route pour Kertch, non par la côte mais par la steppe pour raccourcir le chemin, et dans notre sac nous n’avions qu’une galette d’orge de trois livres, achetée chez un Tatare avec notre dernier argent. Pour cette triste raison, quand nous arrivâmes à Kertch, nous étions incapables de chercher de l’ouvrage et même pouvions à peine nous tenir sur nos jambes. Les tentatives que faisait Charko pour mendier du pain dans les villages n’aboutissaient à rien. Partout on répondait laconiquement : « Il y en a beaucoup comme vous. » Ce qui était incontestablement vrai : en effet, il y avait une effroyable quantité de gens qui demandaient du pain, cette année-là. Ils allaient à pied, par groupes de trois à vingt et plus : ils allaient, avec des enfants, les portant ou bien les traînant par la main. Et tous ces enfants étaient transparents ; sous leur peau bleue semblait couler non du sang mais un liquide malsain, fétide et trouble… Et leurs os sortaient sous leur peau usée, avec des angles si éloquents que, d’un seul regard jeté sur eux, le cœur se serrait de lourde tristesse et faisait mal intolérablement et désespérément.
Affamés, à demi-nus et fatigués par la longue route, ces enfants ne criaient même pas. Ils regardaient seulement autour d’eux, avec des yeux aigus et divers qui brillaient avidement à la vue d’un potager ou d’un champ non moissonné ; et, quand ils regardaient leurs parents, ils semblaient demander pourquoi on les avait fait naître. Parfois, passait une télègue et dessus se balançait, conduisant un cheval, une vieille femme maigre comme un squelette et autour d’elle étaient ces têtes d’enfants aux yeux tristes, regardant la terre des autres. Le cheval, osseux et usé, avance à peine et agite piteusement sa tête pointue à la crinière emmêlée… Autour de la télègue et la suivant, vont les grands. Leurs têtes sont baissées ; les bras pendent comme des lanières ; les yeux sont ternes et égarés, ils ne brillent même pas de fièvre et sont pleins d’indicible et frappante douleur. Et tout cela avance comme en rampant, lentement et en silence, sur la terre d’autrui, comme si ces gens, rejetés de la vie par le malheur, avaient peur de troubler la tranquillité des gens plus heureux chez qui ils étaient venus…
Et nous en rencontrâmes plusieurs, de ces enterrements sans morts… Quand il nous arrivait d’en croiser ou bien d’en rattraper un, les malheureux nous demandaient avec une douceur timide :
— Est-ce loin, ami, le village ?
Et, quand nous répondions, ils soupiraient et se taisaient en nous regardant.
Mon camarade détestait ces concurrents invincibles, dans ses expéditions de mendicité. La provision de forces vitales de son organisme ne lui permettait pas, malgré l’aridité de la marche et l’insuffisance de la nourriture, de prendre un aspect aussi pitoyable que celui dont pouvaient, en vérité, se vanter les autres comme d’une perfection en son genre, et il disait, dès qu’il les apercevait au loin :
— Encore ? Fi, fi, fi ! Pourquoi viennent-ils ? Est-ce que la Russie leur est étroite ? Je ne comprends pas. Le peuple est bête en Russie.