Et, quand je lui expliquais les raisons qui faisaient aller le peuple russe en Crimée, il hochait la tête avec méfiance et répondait :

— Je ne comprends pas ! Comment est-ce possible ?… Chez nous, en Géorgie, on ne fait pas de telles stupidités.

Nous arrivâmes donc à Kertch harassés et affamés. Il était tard et nous fûmes obligés de nous installer pour la nuit sous la passerelle qui allait du bateau à vapeur au quai.

Il était plus prudent de nous cacher : nous savions que, quelque temps avant notre arrivée, tout le superflu de la population de Kertch, tous les va-nu-pieds, avaient été chassés de la ville, et nous redoutions d’être emmenés au poste. Charko étant muni d’un passeport qui ne lui appartenait pas, nos destinées pouvaient se compliquer d’une manière grave.

Les vagues du détroit nous arrosèrent généreusement, toute la nuit, de leur écume et, à l’aube, nous sortîmes de dessous la passerelle, trempés et transis. Toute la journée nous marchâmes sur la plage et toute ce que nous gagnâmes fut dix copeks que me donna la femme d’un pope pour qui je portai un sac de melons du bazar chez elle.

Maintenant, il fallait traverser le détroit pour aller à Tamagne. Aucun batelier ne consentit à nous prendre comme rameurs. J’eus beau prier, tous se méfiaient des va-nu-pieds qui s’étaient signalés récemment par de nombreux et héroïques exploits, et on nous classait, non sans motif, dans cette catégorie.

Quand vint le soir, je me décidai, par rage contre ma malechance et contre le monde entier, à une entreprise assez téméraire. A la tombée de la nuit, je la mis à exécution.


La nuit, Charko et moi nous approchâmes doucement du port de la douane, auprès duquel étaient trois chaloupes retenues par des chaînes à des anneaux fixés dans le mur de pierre du quai. Il faisait noir, il y avait du vent, les chaloupes s’entrechoquaient, les chaînes sonnaient… Il me fut facile d’arracher l’anneau d’une des chaloupes en balançant la chaîne.

Au-dessus de nous, à une hauteur de cinq archines, se promenait une sentinelle de la douane en sifflant entre ses dents. Quand elle s’arrêtait près de nous, j’interrompais mon travail ; précaution inutile, car on ne pouvait supposer qu’un homme était là dans l’eau jusqu’au cou, risquant à chaque instant d’être emporté par une vague. Et, en outre, les chaînes tintaient tout le temps, sans que j’y fusse pour rien. Charko s’était déjà étendu au fond de la chaloupe et me chuchotait quelque chose que je ne pouvais entendre dans le bruit des vagues. Enfin, je tenais l’anneau… Une vague s’empara de notre embarcation et, d’un seul coup, la rejeta à plusieurs mètres du bord. Je me cramponnais à la chaîne et nageais à côté de la chaloupe. Puis j’y montai. Nous ôtâmes les deux planches — des mâts et, les ayant fixées aux tolets en guise de rames, nous partîmes…