Les nuages volaient, les vagues s’agitaient en délire, et Charko, assis au gouvernail, disparaissait par moments, sombrant avec la proue dans les trous de l’eau, puis s’élevait très haut et, criant, tombait presque sur moi. Je lui conseillai de s’attacher les jambes à la banquette, — ce qu’il fut obligé de faire lui-même, — et de ne pas crier, s’il ne voulait pas que la sentinelle l’entendît. Il se tut aussitôt. Je voyais une tache blanche à la place de son visage. Il tenait toujours le gouvernail. Nous n’avions pas le temps de changer de rôles et nous ne nous décidions pas à quitter nos places respectives dans le bateau. Je lui criais ce qu’il devait faire et lui, me comprenant vite, agissait avec la sûreté d’un vieux marin. Les planches qui servaient de rames m’étaient de peu de secours et ne faisaient que me déchirer les mains. Le vent soufflait dans la proue et je ne me préoccupai pas de savoir où nous étions emportés, m’efforçant seulement de tenir en travers du détroit. Cela était facile à exécuter parce que les feux de Kertch se voyaient nettement. Les vagues venaient nous regarder par-dessus le bord et rugissaient avec colère en s’entre-heurtant. Plus nous allions au large et plus les vagues devenaient fortes et bruyantes. C’était un effroyable rugissement qui hypnotisait la pensée et l’âme… Et le bateau était entraîné toujours plus vite ; on ne pouvait que très difficilement garder la direction voulue. Nous disparaissions dans des abîmes et nous élevions sur des montagnes d’eau. La nuit était toujours plus noire et les nuages plus bas. Les feux, derrière nous, disparaissaient dans l’ombre, et alors j’eus peur. Il semblait que cette masse d’eau furieuse n’avait pas de bornes. Rien n’était visible, sauf les vagues qui volaient de l’obscurité à la rencontre du bateau. Elles arrachèrent bruyamment une des planches que je tenais ; moi-même, je jetai l’autre au fond du bateau et saisis les bords des deux mains. Charko faisait entendre un mugissement sauvage chaque fois que nous sautions en l’air. Je me sentais pitoyable et faible dans ce noir, entouré de l’élément en furie et abasourdi par sa clameur. Je regardai avec une tristesse obtuse et froide, et ce que je voyais était effroyable dans sa monotonie : partout, seulement des vagues avec des crêtes blanchâtres, qui éclataient en jets salés, et les nuages, autour de moi, épais, en lambeaux, semblables aussi à des vagues. Je ne comprenais qu’une chose : tout ce qui se faisait autour de moi aurait pu être encore infiniment plus fort et plus terrifiant, et j’étais blessé de ce que cette force se retînt et ne voulût pas se déployer. La mort était inévitable. Mais il était indispensable de masquer cette loi impassible et qui nivelle tout ; autrement, elle aurait été trop dure et trop brutale. Si je devais être brûlé vif ou enlizé dans un marais, je choisirais le feu ; c’est plus convenable.

....... .......... ...

— Mettons une voile ! cria Charko.

— Où est la voile ? demandai-je.

— Mon paletot…

— Jette-le ici, ne lâche pas le gouvernail.

Charko remua en silence à la proue.

— Tiens !

Il me jeta son paletot. Rampant au fond du bateau, j’arrachai à grand peine encore une planche, je l’enfilai dans la manche du solide vêtement, je la mis contre la banquette, la retenant avec mes pieds. J’avais à peine saisi l’autre manche et une basque qu’il se passa quelque chose d’inattendu… Nous sautâmes étrangement haut, puis nous précipitâmes en bas et je me trouvai dans l’eau, le paletot dans une main, l’autre main agriffée à la corde qui entourait extérieurement le bateau. Les vagues volaient avec bruit par-dessus ma tête et j’avalai l’eau amère et salée. Elle me remplissait les oreilles, le nez, la bouche… Cramponné solidement à la corde, je sortais de l’eau et m’y replongeais, heurtant de la tête contre les planches, et, ayant jeté le vêtement sur la quille du bateau, je m’efforçai de sauter dessus. Un de mes nombreux efforts réussit, j’enfourchai le bateau et j’aperçus aussitôt Charko, qui faisait des culbutes dans l’eau, cramponné aux cordes que je venais de lâcher. Il se trouva qu’elles faisaient le tour de la chaloupe, passées dans des anneaux de fer fixés aux bords.

— Tu vis ! lui criai-je.