A ce moment, il sauta au-dessus de l’eau et retomba, lui aussi, sur la chaloupe. Je le reçus et nous nous trouvâmes face à face l’un avec l’autre. J’étais à cheval sur la quille, les pieds sur les cordes comme dans des étriers ; mais, ce n’était guère sûr : la première vague pouvait me faire quitter ma selle. Charko s’agriffa à mes genoux ; il me heurtait la poitrine avec sa tête. Il tremblait de tout son corps et je sentais remuer sa mâchoire. Il fallait agir. La quille était glissante comme si elle avait été récemment graissée. Je dis à Charko de descendre dans l’eau et de se tenir aux cordes d’un côté, tandis que je ferais la même chose de l’autre. En guise de réponse, il se mit à me frapper la poitrine avec sa tête. Les vagues, dans leurs danses sauvages, sautaient par-dessus nous et nous nous tenions à peine ; la corde me coupait affreusement un pied. A perte de vue naissaient d’immenses montagnes d’eau qui disparaissaient aussitôt avec fracas.
Je répétai mon ordre à Charko, mais plus impérieusement cette fois. Il ne fit que me frapper plus fort la poitrine avec sa tête. Il n’y avait pas de temps à perdre. J’arrachai de moi, l’un après l’autre, ses deux bras et le poussai dans l’eau, m’efforçant de lui faire accrocher les cordes avec ses mains. Et ici se passa une chose qui m’effraya par-dessus tout dans cette nuit terrible.
— Tu me noies ? chuchota Charko, et il me regarda en face.
Cela était vraiment effrayant ! Effrayante était sa question, plus effrayante encore son intonation, dans laquelle il y avait une timide résignation, une timide demande de merci, et le dernier soupir d’un être qui a perdu tout espoir d’éviter une fin sinistre. Mais plus effrayants encore étaient les yeux, dans ce visage mouillé mortellement pâle.
Je lui criai :
— Tiens-toi plus fort ! Et je descendis dans l’eau moi-même en me tenant à la corde. Je me heurtai du pied à quelque chose, et, au premier instant, la douleur m’empêcha de rien comprendre. Mais ensuite je compris. En moi s’alluma une sensation ardente ; j’étais ivre et je me sentais fort comme jamais…
— La terre ! m’écriai-je.
Peut-être que les grands navigateurs qui découvrent de nouvelles terres crient ce mot à cette vue avec plus d’enthousiasme que moi, mais je doute qu’ils puissent crier plus fort. Charko mugit et nous nous jetâmes à l’eau. Mais notre ardeur baissa rapidement ; l’eau nous venait encore à la poitrine et, nulle part, on ne voyait d’indice de la rive. Les vagues étaient plus faibles et ne sautaient pas, roulant paresseusement par-dessus nous. Heureusement, je n’avais pas lâché la chaloupe. Charko et moi, nous nous portâmes des deux côtés et, nous tenant aux cordes de sauvetage, nous nous avançâmes avec précaution sans savoir où, conduisant le bateau que nous avions remis dans sa position normale.
Charko marmottait quelque chose et riait. Je regardai, soucieux, à l’entour. Il faisait sombre. Derrière nous et à notre droite, le bruit des vagues était plus fort ; devant et à notre gauche, il était plus faible : nous nous dirigeâmes à gauche. Le terrain était ferme, sablonneux, mais inégal. Par moments, nous ne touchions plus le fond et nagions des jambes et d’un bras, tenant le bateau de l’autre ; d’autres fois, nous n’avions d’eau que jusqu’aux genoux. Aux endroits profonds, Charko gémissait et je tremblais de terreur. Et, tout à coup, — oh ! salut, — devant nous brillèrent des feux.
Charko hurla de toute sa force ; mais moi, je me souvenais parfaitement que le bateau appartenait aux douaniers et je le rappelai à Charko. Il se tut ; mais, au bout de quelques minutes, retentirent ses sanglots. Je ne pus le tranquilliser : je n’avais pas de quoi le faire.