L’eau diminuait toujours ; nous en avions jusqu’au genou, puis jusqu’à la cheville, puis plus du tout. Charko et moi traînions toujours le bateau ; enfin, la force nous manqua, et nous l’abandonnâmes. Une espèce de tronc noir nous barrait la route. Nous l’escaladâmes et retombâmes sur nos pieds nus dans une herbe épineuse. C’était douloureux et inhospitalier de la part de la terre ; mais nous n’y prîmes pas garde et courûmes vers le feu. Il était à une verste de nous et ses flammes joyeuses semblaient nous rire comme pour l’accueil ; l’ombre bougeait sinistrement autour d’elles.


… Trois énormes chiens chevelus sortirent de l’obscurité et se jetèrent sur nous. Charko, qui tout le temps avait sangloté convulsivement, poussa un cri terrible et tomba à terre. Je lançai contre les chiens le paletot mouillé et me baissai, cherchant une pierre ou un bâton. Il n’y avait rien : l’herbe seulement me piquait les doigts. Les chiens nous attaquaient avec ensemble. Je sifflai de toute ma force, deux doigts dans la bouche. Alors, ils s’écartèrent et j’entendis les pas d’hommes qui arrivaient en courant.

En quelques instants, nous fûmes près du feu, dans un cercle de quatre hommes en vêtements de peau de mouton, la fourrure au dehors. Ils se taisaient, nous regardaient fixement et avec méfiance, et écoutaient mon récit.

Deux d’entre eux étaient assis à terre et fumaient, soufflant d’énormes bouffées ; un autre, grand, à l’épaisse barbe noire et au haut bonnet de cosak, se tenait derrière nous, appuyé sur un bâton dont le gros pommeau n’était qu’une racine tronquée ; le quatrième, jeune gars blond, aidait à se dévêtir Charko qui pleurait. Non loin de chacun d’eux, gisaient leurs solides bâtons. A quelque distance de nous, la terre était couverte sur une grande étendue, d’une épaisse couche grise et floconneuse qui ressemblait à de la neige printanière à peine fondante. Seulement, après avoir longtemps et attentivement regardé, on arrivait à distinguer des brebis tassées les unes contre les autres. Il y en avait quelques dizaines de milliers, serrées par le sommeil et l’obscurité de la nuit en une masse qui recouvrait la steppe. Par moments, elles bêlaient craintivement.

Je faisais sécher le paletot au feu et je disais aux hommes la vérité, leur racontant par quel moyen j’avais obtenu le bateau.

— Où est-il, ce bateau ? me demanda un sévère et blanc vieillard qui ne me quittait pas des yeux.

Je le lui dis.

— Va voir, Mikhal.

Mikhal, l’homme à la barbe noire, mit son bâton sur l’épaule et marcha vers la rive.