— Ainsi tu n’es pas au courant de nos affaires ? demanda Iakov, avec méfiance.

— Comment les connaîtrais-je ? Je n’ai pas reçu la lettre !

Alors Iakov lui raconta que leur cheval avait crevé, que tout le blé avait été mangé avant le commencement de février et que lui-même ne trouvait plus à gagner sa vie. Le foin aussi manquait, la vache avait failli périr de faim. On avait traîné tant bien que mal jusqu’au mois d’avril, et puis on avait décidé ceci : après le labourage, Iakov irait chez le père travailler au loin, lui aussi, trois mois peut-être. C’est ce qu’on avait écrit. Puis, on avait vendu trois moutons, acheté de la farine et du foin, et voilà Iakov parti.

— C’est ça ! s’écria Vassili. Comment est-ce possible ?… Je vous avais envoyé de l’argent.

— Pas lourd ton argent ! On répara l’isba, il fallut marier la sœur… j’ai acheté une charrue… Tu sais, cinq années, c’est beaucoup.

— Hum ! cela n’a pas suffi ? Quelle histoire ! Et ma soupe qui va se sauver !

Il se leva et sortit. Accroupi devant le feu au-dessus duquel était suspendue la marmite bouillante, Vassili réfléchissait tout en jetant l’écume dans la flamme.

Rien, dans le récit de son fils, ne l’avait particulièrement touché, et il s’irritait contre sa femme et Iakov. Combien d’argent ne leur avait-il pas envoyé pendant ces cinq années ! Et ils n’avaient pas su s’arranger. Si Malva n’avait pas été présente il aurait parlé à son fils. Iakov avait bien su, de lui-même, sans la permission du père, quitter le village, mais quant à la terre, il n’en était pas venu à bout. Et cette terre, à laquelle Vassili, durant ces dernières années faciles et agréables, n’avait guère songé, lui revint subitement à l’esprit, comme un abîme où pendant cinq ans il avait jeté son argent, comme quelque chose d’inutile et d’embarrassant. Il soupira, en remuant sa cuiller dans la soupe.

A la lumière du soleil, la petite flamme jaunâtre du feu était si misérable, si pâle ! Des filets de fumée bleue et transparente se traînaient du foyer vers la mer, à la rencontre des vagues. Vassili les suivait des yeux et pensait à son fils, à Malva ; il se disait qu’à partir de ce jour, sa vie serait moins bonne, moins libre. Sûrement, Iakov avait déjà deviné ce qu’était Malva.

Elle restait dans la cabane, troublant le gars de ses yeux provocants et hardis qui ne cessaient de sourire.