L’autre fit un geste de la main, reprit sa marche, et fut masqué par un monticule de sable.

Vassili regarda longtemps encore dans la même direction, jusqu’à ce que le dos lui fît mal de cette pose incommode, — mi-couché contre le bateau, les paumes appuyées au sol. Fourbu et courbatu, il se leva et chancela, tant il souffrait de tous ses membres. Sa ceinture lui était remontée sous les bras ; il la détacha de ses doigts raides, la porta à ses yeux et la jeta sur le sable. Puis il alla vers sa hutte et, s’arrêtant devant un creux du terrain, il se souvint que c’était là qu’il était tombé et que, sans cela, il aurait peut-être rattrapé son fils.

Dans la cabane, tout était en désordre. Vassili chercha des yeux la bouteille d’eau-de-vie et, la trouvant entre les sacs, la ramassa. Vassili tira péniblement le bouchon et, s’enfonçant le goulot dans la bouche, il voulut boire… Mais la bouteille lui heurtait les dents et le liquide lui coulait sur la barbe et sur la poitrine. L’alcool était fade comme de l’eau.

Dans la tête de Vassili tout se brouillait ; son cœur lui pesait, son dos fui faisait mal.

— Je suis vieux… voilà ce que c’est ! dit-il tout haut.

Et il s’affaissa sur le sable, à la porte de la cabane.

Devant lui la mer immense, paresseuse et soupirante, pleine de force et de beauté. Les vagues riaient, comme toujours bruyantes et folles. Vassili regarda longtemps l’eau et se rappela les paroles avides de son fils :

— Si tout cela était de la terre, de la terre noire qu’on pourrait labourer !…

Un âpre sentiment d’ennui envahit l’âme du paysan. Il se frotta la poitrine avec force, regarda autour de lui et soupira profondément. Sa tête s’abattit et son dos se courba comme si un poids immense l’eût écrasé. Un spasme lui étreignait la gorge. Il toussa et se signa en regardant le ciel. Une lourde pensée le terrassait.

Parce que, pour une fille perdue, il avait abandonné sa femme, avec laquelle il avait vécu honnêtement plus de quinze années, le Seigneur l’avait puni par la révolte de son fils. Oui, Seigneur !…