Son fils s’était moqué de lui, lui avait arraché le cœur. C’était trop peu de le tuer, pour ce qu’il avait fait à l’âme de son père… Tout cela pour une gueuse. Ç’avait été un péché pour lui, vieux déjà, de se lier avec elle, d’oublier pour elle sa femme et son fils…
Et voilà, le Seigneur, dans sa juste colère, le lui rappelait, se servant du fils pour lui frapper le cœur d’un châtiment mérité. Oui, Seigneur !…
Vassili restait assis et se signait, et clignait des yeux pour détacher de ses cils les larmes qui l’aveuglaient.
Et le soleil s’abaissait sur la mer, et le crépuscule rouge s’éteignait dans le ciel. Un vent tiède venait caresser le visage inondé de pleurs du paysan. Plongé dans ses idées de repentir, il resta là jusqu’à ce qu’il s’endormît, un peu avant l’aube.
Le lendemain de la querelle, Iakov partit avec une équipe d’ouvriers dans une barque remorquée par un vapeur. On allait, à une trentaine de verstes, pêcher l’esturgeon dans une baie. Il revint à la pêcherie au bout de cinq jours, seul, dans un bateau à voile : on l’avait envoyé chercher des provisions de bouche. Il était midi quand Iakov arriva ; les ouvriers se reposaient après leur dîner. Il faisait insupportablement chaud, le sable brûlait les pieds ; les écailles et les arêtes de poisson les piquaient. Iakov marchait avec précaution vers les baraques et se reprochait de ne s’être pas chaussé. Il hésitait à retourner au bateau ; il avait hâte de manger et de retrouver Malva. Pendant les heures d’ennui sur mer, souvent il avait songé à elle. Il aurait voulu savoir si le père et elle s’étaient revus et ce qu’ils s’étaient dit… Peut-être le vieux l’avait-il battue ? C’eût été bien fait ; elle en serait devenue plus douce. Autrement, elle était trop provocante, trop hardie.
La pêcherie déserte sommeillait ; les grandes baraques de bois, avec toutes leurs fenêtres ouvertes, semblaient n’en plus pouvoir de chaleur. Dans le bureau de l’inspecteur, un enfant criait… Derrière un tas de tonneaux, des voix chuchotaient.
Iakov alla dans cette direction ; il crut distinguer la voix de Malva. Mais, arrivé aux tonneaux, il recula d’un pas et s’arrêta.
A l’ombre, sur le dos, le bras sous la nuque, était le roux Serejka. Près de lui se trouvaient d’un côté, Vassili, et, de l’autre, Malva.
Iakov pensa : « Pourquoi est-il ici ? A-t-il quitté son poste tranquille pour se rapprocher de Malva et la surveiller ? Vieux diable ! Si la mère savait tout ce qu’il manigance !… » Fallait-il les aborder ou non ?