[ [19] La Fontaine a trouvé moyen de mettre en vers cette hyperbole:

... mais quand il vit l'énorme

Solution de continuité...


Les Grecs et les Latins, pour parler des dépravations dont ils rougissaient ou faisaient semblant de rougir, avaient des termes et des locutions d'un sens plus caché que les simples métaphores. Pour irrumare et irrumari, ils avaient: βινεῖν στόματι, καρίζειν τῇ γλώσσῃ, μολῦναι τὸ στόμα, petere summa (gagner les hauteurs), capitibus non parcere (ne pas faire grâce aux têtes), comprimere linguam (comprimer la langue), Harpocratem reddere (rendre un Harpocrate), tacere (se taire), et pour paedicare ou paedicari: concidere, percidere, incurvare, conquiniscere, demander le collarium ou l'officium puerile; sans compter bien d'autres termes sur lesquels les commentateurs sont loin d'être d'accord: Chalcidiser, Phéniciser, Corinthiari, Phicidiser, Coa et Nola (Cicéron), les Clazomènes (Ausone), etc. Les Italiens, héritiers, s'il faut les en croire[20], des goûts de leurs vieux ancêtres, ont aussi beaucoup de ces sortes de locutions que les initiés savent comprendre: Volger le spalle (tourner le dos), appoggiar la testa al muro (appuyer la tête au mur), scuotere il pesco (secouer le pêcher), dar le mele (offrir les pommes). Celles dans lesquelles ils opposent le commerce naturel à l'acte contre nature sont curieuses: il lesso e l'arrosto (le bouilli et le rôti), il piovoso e l'asciutto (le mouillé et le sec), la capra e il capretto (la chèvre et le chevreau), le mele et il finocchio (les pommes et le fenouil). Le messale Culabriense et le Culiseo sont de bonnes inventions de maître Pierre Arétin. Bandello, tout évêque d'Agen qu'il était, s'est servi de quelques-unes de ces locutions; il dit: andar in zoccoli per l'asciutto (aller en pantoufles par le chemin sec), opposé à andar in nave per il piovoso (aller en bateau par où il pleut), et il nous fait à ce propos le bon conte d'un pécheur endurci qui, arrivé à sa confession dernière, refuse absolument d'avouer sa préférence pour l'asciutto. Le Moine, qui sait de quel pied a cloché toute sa vie le mauvais garnement, veut lui faire dire à haute voix qu'il a commis le péché contre nature, qu'il est infecté du vice abominable; l'autre se récrie et dit qu'on l'accuse à tort. Enfin, sur une objurgation plus directe, il avoue tout de suite, et comme le Moine le reprend de l'obstination qu'il mettait à s'en défendre:—«Oh! oh! révérend Père,» lui répond-il, «vous n'avez pas su m'interroger. M'amuser avec de jeunes garçons m'est plus naturel à moi qu'il n'est naturel à l'homme de boire et de manger, et vous me demandiez si je péchais contre la Nature! Allez, allez, messer, vous ne savez pas ce que c'est qu'un bon morceau[21].» Voilà comment périphrases et métaphores peuvent quelquefois n'être pas bien comprises.

[ [20] Baffo assure que s'il parle si souvent de buggerar, ce n'est pas qu'il tienne à la chose, mais seulement pour ne pas faire tort à son pays, enlever à ses compatriotes un avantage qui leur a valu quelque réputation dans le monde.

[ [21] Nouvelles de Bandello, tome I; Paris, Liseux, 1879, pet. in-18.

Bon nombre de ces expressions figurées, à double sens, se confondent avec l'équivoque, autre façon de se faire plus ou moins clairement entendre, et qui est d'un fréquent usage dans la langue érotique. Aristophane en a semé partout dans ses comédies, et elles sont souvent si fines qu'elles passeraient inaperçues. Lysistrata s'étonne de ce que les femmes de Salamine ne soient pas encore arrivées, et Calonice lui répond qu'elles ont pourtant dû se mettre en bateau dès le matin: on venait en barque de Salamine à Athènes. Mais «se mettre en bateau» (κελητίζειν) veut dire aussi ce qu'Horace appelle peccare superne et equum agitare supinum. La «tyrannie d'Hippias», citée plus haut, est un jeu de mots du même genre. Il équivoque encore sur le delta, le lambda, et après lui Ausone s'est escrimé sur le thêta, le psi, le phi, le rho, l'iota majuscule, le tau: il n'a oublié que l'oméga souscrit. Cicéron faisait des équivoques érotiques en plein prétoire, disant, par exemple, que si l'on cherchait Sextus Claudius, on le trouverait chez la sœur de Publius, occultantem se capite demisso (Pro domo, 31); demittere caput ne signifie, si l'on veut, que baisser la tête, mais les fines oreilles entendaient cunnum lingere. Il en a commis bien d'autres; il appelait colei, pour se moquer d'eux, des témoins véritables, des témoins appelés à déposer en justice. Dans notre langue l'équivoque est encore plus facile, beaucoup plus de mots pouvant se prendre dans un double sens: aussi en relèverait-on un grand nombre. Rabelais, Noël du Fail, H. Estienne, Th. de Béze parlent du pays de Surie ou Suerie, qu'on peut entendre Syrie, mais qui signifie tout bonnement la vérole, pour la guérison de laquelle on faisait suer les pauvres malades jusqu'à dessiccation presque complète. «En maintes compagnies, celuy n'est réputé vaillant champion qui n'a fait cinq ou six voyages en Suerie» (H. Estienne, Apologie pour Hérodote, chap. XII). J. Duval équivoque sur les poulains qui vous mènent jusque-là, «poulains qui souvent sont assez forts» dit-il, «pour porter un homme au pays de Surie» (Hermaphr., chap. VI); plus tard, on a dit dans le même sens aller en Suède, et passer par la Bavière de ceux que la vérole ou le traitement mercuriel faisait saliver, baver. On a équivoqué sur la bague et le doigt, le doigt mouillé, le poisson et la nasse, le pied et la chaussure, les fleurs blanches et les fleurs rouges.

C'est une bague qui circule

Et qui se met à tous les doigts,