Mais ces travaux officiels ne suffisaient pas à son activité. Humaniste passionné, de la vieille école des Ménage et des La Monnoye, il occupait ses loisirs à d'incessantes recherches dans des livres rares: anciens conteurs Latins, Français ou étrangers, épigrammatistes, auteurs de facéties, qu'il s'amusait à copier par extraits ou même in-extenso. Outre son Erotopaegnion, il fut aussi l'éditeur anonyme des Poggii Facetiae parues à la même date (1798). Toutefois, ces deux publications ne représentent qu'une minime partie de ses compilations manuscrites, J'en possède, comme je l'ai dit plus haut, une notable quantité. C'est, 1o un volumineux Recueil intitulé: Erycina ridens, seu recentiorum Poetarum qui Latine cecinerunt Deliciae deliciarum (Venetiae, 1795): Erycina ridens, en d'autres termes Venus jocosa, à laquelle son Erotopaegnion est dédié; 2o Le Martial moderne, ou choix d'Épigrammes tirées des Poètes Latins modernes, depuis la renaissance des lettres jusqu'à nos jours; sur le titre, La Roche-Guyon, 1827: La Roche-Guyon est un village près de Mantes (Seine-et-Oise), où Noël avait probablement sa résidence d'été; 3o Le Perroquet, recueil de pièces en prose et en vers sur cet oiseau, en plusieurs parties: Latine, Française, Anglaise, Italienne, Orientale; comment expliquer, chez Noël, cet amour du perroquet, sinon par une sympathie de linguiste? 4o Basia variorum, libri IV; recueil des meilleurs Baisers de Jean Second et autres imitateurs modernes de Catulle; 5o enfin, Fabellae Milesiacae, ou Fabellarum Milesiacarum libri, tum erotica et jocosa, tum heroica et tragica continentes, e veteribus et recentioribus scriptoribus excerpti (Leropolis, 1809); six gros volumes in-8o, dont le dernier porte la date de 1840: Noël avait alors quatre-vingt-cinq ans.

Il mourut, comme il a été dit, l'année suivante, et sa bibliothèque fut aussitôt vendue par adjudication, sauf les Manuscrits, qu'il avait réservés pour son fils, Charles Noël. Le Catalogue de vente[4], composé de 1555 numéros, dont plusieurs réunissaient jusqu'à vingt ouvrages différents, présentait, dans une assez petite proportion, ce qu'on est convenu d'appeler des livres érotiques. Il fit scandale; la pudeur officielle en fut alarmée, et cent soixante numéros furent «retirés par ordre». On peut lire, en effet, sur un feuillet de garde de l'exemplaire conservé à la Bibliothèque Nationale (Collection Jullien), les curieuses annotations suivantes:

«Ce Catalogue est remarquable par le grand nombre de livres licencieux qu'il contient...

»Et, par ce triste motif, fort cher et fort recherché.»

[ [4] Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. Fr. Noël, ancien conseiller de l'Université, inspecteur général des études, etc. Paris, Galliot, 1841, in-8o.

Puis, d'une autre écriture:

«Sur 1555 numéros dont se compose ce singulier et unique Catalogue, 160 ont été interdits comme contraires aux mœurs; on aurait pu en trouver davantage.»

Le premier annotateur n'était autre, probablement, que le digne collectionneur Jullien: on sent le bibliophile tout aise de posséder un article «fort cher et fort recherché», quitte à gémir sur le «triste motif» de cette cherté.

Quant à la seconde note, rédigée sans doute par un fonctionnaire de la Bibliothèque, elle est digne d'un de nos magistrats, sévères gardiens de la morale publique. «On aurait pu en trouver davantage!» Voyons donc ce qu'il y avait de si effrayant dans ces cent soixante numéros retirés par ordre:

Pour ne rien dissimuler, oui, il y avait deux classiques du genre proscrit: l'Arétin Français et la Justine en quatre volumes; mais la grande majorité des autres numéros, c'était des livres comme ceux-ci: