Ces deux poteaux se dressaient à six toises l'un de l'autre, séparés par deux tranchées entre lesquelles on voyait encore les débris vermoulus d'une barrière.

Nicolas Treml arrêta son cheval et se découvrit. Jude Leker l'imita.

—Quelques pas encore, dit M. de La Tremlays, et nous serons sur la terre ennemie, la terre de France. Pendant que nos pieds touchent encore le sol de la patrie, il nous faut dire un Ave à Notre-Dame de Mi-Forêt.

Tous deux récitèrent l'oraison latine.

—Autrefois, reprit le vieux gentilhomme, ces poteaux avaient une tête. Celui-ci portait l'écusson d'hermine timbré d'une couronne ducale. L'autre portait d'azur à trois fleurs de lis d'or. De ce côté-ci de la barrière il y avait un homme d'armes breton; de l'autre, un homme d'armes français. Les soldats se regardaient en face; les emblèmes se dressaient fièrement à longueur de lance: Dreux et Valois étaient égaux.

—C'était un glorieux temps, monsieur Nicolas! soupira Jude.

—Dreux n'est plus, continua Treml dont la voix tremblait, et la Bretagne est une province française. Mais Dieu est juste; il rendra mon bras fort. Marchons!

Ils franchirent l'ancienne limite des deux États et continuèrent leur route en silence.

Le voyage fut long. Ils virent d'abord Laval, ancien fief de La
Trémoille; Mayenne, qui donna son nom au plus gros des ligueurs;
Alençon, qui fut l'apanage des fils de France.

Dans chacune de ces villes ils s'arrêtaient le temps de faire reposer leurs chevaux. Puis ils repartaient en hâte.