Il y avait dans ce regard une gratitude plus grande que ne le méritait à coup sûr l'observation de la vieille femme de charge.
Du reste, et nous devons le dire tout d'abord, la plupart des actions de cet homme étaient difficiles à expliquer. On croyait deviner chez lui parfois une marche lente et systématique vers un but mystérieux, mais on ne tardait pas à perdre sa trace, et l'espionnage le plus fin comme le plus obstiné eût été dérouté par sa conduite.
Nul ne songeait d'ailleurs à l'espionner. À quoi bon l'eût-on fait? Ses fréquentes visites à la maison de M. de Vaunoy, ennemi personnel et acharné des Loups, éloignaient toute idée de connivence avec ces derniers, et cette connivence seule aurait pu donner quelque force à un homme si bas placé dans l'échelle sociale.
Il y avait quinze ou seize ans que Pelo (Pierre) Rouan était venu s'établir dans la forêt de Rennes. Il avait amené avec lui une petite fille au berceau qu'il appelait Marie. Solitaire d'habitude et paraissant fuir la société de ses pareils, il s'était bâti une loge à l'endroit le plus désert de la forêt, avait creusé un four souterrain et faisait depuis lors ce qu'il fallait de charbon pour soutenir son existence et celle de sa fille.
Marie avait pris la taille d'une femme. En grandissant, elle était devenue bien belle, mais elle l'ignorait. Beaucoup prétendront que ces derniers mots renferment une impossibilité flagrante: nous soutenons néanmoins notre dire.
Marie, enfant de la solitude, n'avait de hardiesse que contre le danger. La vue de l'homme la troublait et l'effrayait. Lorsque la trompe de chasse criait dans les allées, Marie faisait comme les biches; elle se cachait dans les buissons.
Jamais elle ne mettait de bouquets dans un panier verni pour les porter au château, avec des pommes, des oeufs et de la crème, comme cela se pratique de nos jours au théâtre de l'Opéra-Comique. Elle ne dansait ni sur la fougère ni même sous la coudrette; en un mot, ce n'était en aucune façon une rosière de Mme de Genlis, se mirant dans le cristal des fontaines, ni une ingénue de M. Marmontel, raisonnant l'Être suprême, la nature et le reste. Ces braves poètes n'ont jamais vu la campagne qu'à Courbevoie!
C'était une fille de la forêt, simple et pure, demi-sauvage, mais portant en elle le germe de tout ce qui est noble, gracieux, poétique et bon.
Elle aimait à prier Dieu, car une foi profonde remplissait cette âme angélique qui ne soupçonnait pas le mal.
L'expression générale de son visage était un mélange d'exquise gentillesse et de sensibilité exaltée. Elle avait de grands yeux bleus pensifs et doux, dont le sourire échauffait l'âme comme un rayon de soleil. Sa joue pâle l'encadrait d'un double flot de boucles dorées, qui ondoyaient à chaque mouvement de sa tête et se jouaient sur ses épaules modestement couvertes. La nuance de cette chevelure eût embarrassé un peintre, parce que les couleurs dont peut disposer l'art humain sont parfois impuissantes. Cette nuance, dans un tableau, semblerait terne; ses candides reflets affadiraient le regard; elle ne repousserait point assez la teinte de la peau.