Il existe dans les États de l’Amérique des millions de nègres déjà christianisés, habitués au travail régulier et faits à toutes les exigences d’une civilisation avancée. Ces nègres pour la plupart sont instruits; beaucoup sont dans une enviable aisance ou même disposent de forts capitaux dus à leur travail intelligent. Ils ont vécu au sein d’une nation leur donnant tous les jours les plus rares leçons de la liberté politique et de l’industrialisme moderne.

Et voilà qu’au lendemain de leur émancipation, ces nègres veulent achever d’obtenir dans les rangs de l’humanité la place qui leur revient de droit. Libres par le fait d’autrui, d’eux-mêmes ils aspirent maintenant à se fixer dans un territoire qui soit à eux et ils redemandent leur ancienne patrie.

A nous de favoriser ces légitimes aspirations.

Que le vaste État indépendant du Congo ouvre ses portes à ces citoyens américains qui sont ses enfants: ils constituent le meilleur élément moyen de fusion entre la barbarie africaine et la civilisation européenne; qu’il leur demande d’aller achever, sous la tutelle du souverain que l’Europe a choisi, l’œuvre considérable de l’organisation politique, sociale et matérielle de ces immenses contrées.

Là, sous la garantie de l’Europe, les noirs d’Amérique trouveront la liberté et la nationalité qu’ils souhaitent. Une fois transplantés dans un climat qui leur convient, sur un sol qui est le leur, avec, pour les aider, des populations issues du même sang, ces nègres auront vite fait de couvrir de plantations les riches vallées du Congo et du Kassaï, de relier par des voies ferrées les principales sources de production, de créer des ports nouveaux. Ils auront bientôt mis fin eux-mêmes aux misères de l’esclavage, organisé la défense du territoire, assaini le pays, ouvert une riche région aux entreprises européennes. Et, se basant sur le rapide essort qu’ont pris les États-Unis depuis cent ans, il n’y a guère d’exagération à affirmer qu’avant un siècle Boma, Léopoldville et Banana puissent devenir les New-York, les Chicago et les Washington du continent africain.

Il y a quelques mois, résumant ses impressions sur la situation du Congo et l’avenir auquel peut prétendre ce pays, un de nos compatriotes voyageurs émettait cette idée:

«Il faudrait, disait-il, que l’on envoie en Europe un certain nombre de jeunes Congolais, afin d’y recevoir une éducation complète et spéciale. Avec le goût du travail, le vif sentiment de sa nécessité devrait leur être inculqué. Du doigt, pour ainsi dire, ils devraient toucher les bienfaits de notre civilisation, de façon à en conserver des traces indélébiles. On les renverrait ensuite là-bas, et à leur tour ils deviendraient les initiateurs de leurs compatriotes. Auprès de ceux-ci ils sauront toujours mieux remplir ce rôle que quiconque d’entre nous».

Quand on réfléchit sur les principes mêmes de l’éducation on comprend toute la vérité pratique de ces paroles.

L’histoire et les faits contemporains sont là du reste pour les appuyer de leur autorité.