De même que ces associations scolaires naissent librement, de même elles doivent s'administrer librement, même en ce qui regarde leur budget, et c'est là où je différerai peut-être d'avis avec M. le docteur Tissié. Elles doivent apprendre à se gouverner pour connaître la responsabilité, et je laisserai au besoin la faute s'accomplir parce qu'elle permet de donner une leçon. Je n'aime pas les élèves impeccables, je préfère ceux qu'on peut corriger et instruire à l'occasion d'une faute, de même qu'on corrige le bon cheval à l'occasion d'un faux pas.

Il faut donc laisser à ces associations le soin de leur bourse pour leur apprendre à s'en servir, à bien choisir quand elles achètent, et à payer le moins cher possible les objets dont elles ont besoin. Elles doivent s'administrer librement, sans entrave de la part de l'autorité.

Il y a toujours, dans les établissements d'enseignement, des censeurs austères, sévères, qui rappellent que telle chose ne doit être faite qu'à 2 heures et demie.—Mais la bataille est à 2 heures!—La bataille, je ne connais pas cela. Je ne connais que l'heure fixée: 2 heures et demie. (Rires.)

Il faut faire disparaître ces entraves et dire aux jeunes gens: Allez au combat, battez bien l'adversaire et, quand vous reviendrez, ayant remporté la victoire, avec un rayon de gloire sur le front, vous travaillerez mieux. (Applaudissements.)

Voici donc comment je comprends le rôle, l'attitude des directeurs d'établissements vis-à-vis de ces associations sportives et athlétiques d'après la réserve que j'ai faite hier. Ce rôle se résume en un patronage bienveillant, encourageant, fortifiant, prévoyant. C'est tout ce qu'on peut se permettre vis-à-vis d'êtres libres. L'être libre, à moins d'un ordre qui lui est donné, est un être affranchi, à qui l'on doit laisser la liberté. On ne doit lui parler que comme à un être souverain, voilà la formule. (Nouveaux applaudissements.)

Je vais encore faire une réserve; il faut que ces associations soient absolument respectueuses des heures d'études.

Il est évident que, si une association athlétique passe toute la journée à faire des sports, le latin, le grec, l'histoire, les mathématiques ne tomberont pas par une infusion supérieure dans ces jeunes têtes. Il faut donc faire une part équitable du travail et des jeux, et je serais bien de l'avis de M. Godart, dont l'expression nette et sage a été si bien résumée dans le Vélo par son envoyé spécial, M. Frantz Reichel, ici présent. C'est-à-dire je voudrais voir donner le temps qui lui est dû à l'activité physique et même l'augmenter, mais je n'irais pas jusqu'à la superstition des trois-huit. (On rit.) Il est certain que huit heures d'études intensives donneraient un meilleur résultat qu'un plus grand nombre d'heures d'étude consacrées à un travail relâché. Il est bien sûr, toutefois, qu'en développant les muscles, en les faisant solides, on obtiendrait une circulation cérébrale plus active. On arriverait, comme l'a si bien démontré M. Tissié, à des produits littéraires et scientifiques supérieurs. Et j'estime que les vainqueurs du football ont bien des chances d'être les lauréats de demain dans les concours intellectuels.

Et pour que les associations sportives produisent tous leurs effets, je voudrais qu'elles fussent absolument intransigeantes sur le point d'honneur et sur la dignité de l'athlète. Pas de compromis.—Monsieur, vous avez violé la loi, vous êtes disqualifié.—Monsieur, vous avez menti, vous êtes disqualifié.—Monsieur, vous avez maltraité votre adversaire, vous êtes disqualifié. Un point, c'est tout. Avec des moeurs pareilles, nous irons peut-être avec succès à l'encontre de ces consciences de caoutchouc que la politique a malheureusement tendu à développer, parce que la politique étant faite d'intérêts pousse au compromis, et que le compromis est toujours une entorse faite à la conscience. (Vive approbation.) Que les associations sportives arborent donc le drapeau de l'intransigeance sur les questions d'honneur et lorsqu'elles entreront sur un terrain où les compromis sont pratiqués, qu'on les voie gagner la bataille avec une conscience irréductible contre les consciences souples, car les premières gagnent aussi les batailles politiques beaucoup mieux que les consciences habiles. (Vifs applaudissements.)

Il est un point d'ordre civique sur lequel je dois m'expliquer. Quel que soit l'habit que je porte, l'habit n'est rien, et si l'habit ne fait pas le moine, il n'empêche pas de faire L'homme. (Nouveaux applaudissements.) Nous ne pouvons pas oublier que nous vivons dans une vaste démocratie, non pas seulement française, mais universelle. Qu'on vive sous un monarque ou un président de République, on n'en est pas moins un citoyen libre. Mais l'avantage d'une démocratie comme la nôtre, c'est que l'individu participe à la direction générale. Il faut donc, dans une démocratie, former des hommes éclairés et capables d'initiative. Si vous formez des êtres passifs, n'agissant que par la seule impulsion du pouvoir, comment constituerez-vous une démocratie sérieuse? Vous n'aurez que des gens en tutelle, qui seront battus à tous les coups, comme sera battu par l'athlète celui qui n'aura reçu aucune éducation athlétique. Dans une démocratie, les citoyens devraient donner à tous l'exemple du respect de l'autorité de celui qu'ils ont élu, de celui qu'ils ont consacré par leur vote.

Je n'ai jamais vu des sportifs battre en brèche l'autorité du président librement choisi par eux. Au contraire, ils font prévaloir cette autorité et ils savent la défendre quand on l'attaque. Ces moeurs, transportées dans une démocratie, en assureront la fortune et la prospérité. (Vifs applaudissements.)