A mesure que l’on remonte la rivière, on trouve le pays charmant et rempli d’intérêt, diversifié par des rochers à pic et des coteaux d’argile très-élevés et souvent entrecoupés. Les bas-fonds présentent à l’œil une grande variété d’arbres et d’arbrisseaux, des chênes et des noyers de douze différentes espèces; le sassafras et l’accacia triacanthos, dont les fleurs embaument l’air de leurs parfums; l’érable, qui le premier s’enveloppe de la livrée du printemps; le sycomore, platanus occidentalis, roi de la forêt de l’ouest, s’érige dans les formes les plus gracieuses, avec de vastes branches, étendues et latérales, couvertes d’une écorce d’un blanc brillant, et ajoute un trait distinctif de grandeur à l’imposante beauté des forêts. J’en ai vu qui mesuraient quinze pieds et demi de diamètre. Le cotonnier, populus deltoides, est un autre géant qui croît à une hauteur prodigieuse; le bignonia radicans paraît s’y accrocher de préférence, monte jusque dans ses sommets, et déploie une profusion de grandes fleurs de couleur de flammes et à formes de trompettes. Le voyageur admire ici les mille grandes et hautes colonnes du cotonnier, enveloppées, de la terre jusqu’aux branches, d’une draperie de lierre d’une profonde verdure. C’est un de ces charmes de la nature qu’on ne peut se lasser de contempler. Le cornouiller, cornus florida, et le bouton rouge, cercis canadencis, tiennent le milieu de l’arbre et de l’arbrisseau. Le premier a une belle feuille en forme de cœur et étend ses branches en parapluie; elles se couvrent dans le printemps de brillantes fleurs blanches; dans l’automne, elles présentent de belles baies écarlates. L’autre est le premier arbrisseau qu’on voit en fleurs le long du Missouri.
Ces arbrisseaux sont dispersés de tous côtés dans la forêt; et au commencement du printemps, leurs masses de fleurs brillantes forment un contraste gracieux avec le brun dominant de la forêt. Le bouton rouge donne au paysage un charme que le voyageur qui le voit pour la première fois ne saurait oublier. Le cerisier sauvage, le mûrier, le frêne y sont très-communs. Le sol, dans tous ses bas-fonds, est prodigieusement riche, fortement imprégné de substances salines et de pierres calcaires décomposées.
Ces rivages cependant sont très-incertains et s’éboulent continuellement; ce qui rend l’eau de ce fleuve, d’ailleurs très-légère et saine à boire, bourbeuse et dégoûtante. Les bancs de sable et les arbres au fond de l’eau sont si nombreux, que l’on s’y habitue et qu’on ne songe guère aux dangers qu’on court à chaque instant. Il est intéressant d’observer à quelles étendues les racines s’enfoncent dans ce sol fertile; là où la terre s’éboule, on en observe toute la profondeur; en général, il n’y a qu’une grosse racine centrale, pénétrant à dix ou douze pieds, et d’autres plus minces qui s’étendent à l’entour.
Après dix jours de navigation, j’arrivai à West-Port, petite ville frontière du territoire des sauvages, d’où je devais me mettre en route pour les Montagnes.
Le 30 avril, je partis de West-Port avec l’expédition annuelle de la Compagnie américaine des pelleteries, qui se rendait à la Rivière-Verte, l’une des fourches du Rio-Colorado. Jusqu’au 17 mai, nous nous dirigeâmes vers l’ouest, traversant des plaines immenses, dépouillées d’arbres et d’arbrisseaux, excepté sur les petites rivières, et entrecoupées de profonds ravins, où nos voyageurs se servaient d’une cordelle pour descendre et monter les charrettes. Les chaleurs de l’été commençaient déjà à se faire sentir; le temps cependant était favorable; souvent le matin le thermomètre ne se trouvait qu’à 27 degrés, mais il s’élevait jusqu’à 90 vers midi. Les vents frais qui règnent sans cesse dans ces vastes plaines rendent les chaleurs supportables. Le gibier était rare; mon chasseur cependant fournit ma tente assez abondamment de canards, de bécassines, de faisans, grues, pigeons, blaireaux, cerfs et cabris. Les seuls hommes que j’aie rencontrés pendant les premiers jours, étaient quelques sauvages Kants, qui se rendaient à Wesport pour y vendre leurs pelleteries. Ils résident sur le Lanzas ou rivière des Kants. Leur territoire commence à soixante milles à l’ouest de l’Etat Missouri, et leurs villages en sont à la distance de quatre-vingts milles. Leur langue, leurs mœurs et habitudes sont les mêmes que chez les Osages. En paix et en guerre, ces deux nations unissent leurs intérêts et n’en forment pour ainsi dire qu’une seule d’environ dix-sept cents âmes. Ils vivent dans les villages et placent pêle-mêle et sans ordre leurs huttes construites d’écorces, comme les wigwans des Pottowatomies, ou de joncs, comme celles des Osages, ou en terre, comme les akozos des Pawnées et des Ottoes. Ces dernières sont rondes et de la façon d’un cône; le mur a près de deux pieds d’épaisseur; tout l’ouvrage est soutenu au dedans par plusieurs poteaux. Dans toutes leurs huttes, la terre dure forme le plancher; le foyer est au milieu, et la fumée s’échappe par un trou pratiqué dans le sommet. La porte est si basse et si étroite qu’on n’y entre qu’en se traînant: elle consiste dans une simple peau sèche suspendue. Ces sauvages m’ont paru très-pauvres et très-misérables; la plupart se trouvaient à pied. La veille de notre rencontre, les Ottoes leur avaient volé vingt-cinq chevaux. Ils m’exprimèrent un ardent désir d’avoir une mission de nos Pères parmi eux.
A mesure que nous avancions vers l’ouest, nous traversâmes des côtes élevées, qui nous donnaient de temps en temps des vues étendues et fort belles. La grande plaine était parsemée de hautes futaies; on y voyait surtout le waggère-roussé, ou la fleur du cotonnier, plante qui abonde dans ces parages et dont les Indiens se nourrissent. Elle se trouve sur le bord d’une rivière qui porte le même nom et qui se jette dans le Kansas; ces deux rivières ont de riches et fertiles bas-fonds et sont bien boisées. Tout le sommet de la grande côte est rempli de pétrifications. La surface de la terre, dans une partie considérable de cette région, est couverte de grosses pierres plates, grisâtres et jaunes, confusément arrangées comme si elles étaient sorties du sein de la terre par quelque agitation souterraine.
Je n’étais encore que depuis six jours dans le pays sauvage lorsque je me sentis accablé par la fièvre intermittente, avec les frissons qui précèdent d’ordinaire les accès de chaleur. Cette fièvre ne m’a quitté que sur la Roche-Jaune, à mon retour des Montagnes. Il me serait impossible de vous donner une idée de mon accablement. Mes amis me conseillaient de revenir sur mes pas; mais le désir de voir les nations des Montagnes l’emporta sur toutes les bonnes raisons qu’ils purent me donner. Je suivis donc la caravane de mon mieux, me tenant à cheval aussi longtemps que j’en avais la force; et j’allai ensuite me coucher dans un chariot, sur des caisses où j’étais ballotté comme un malheureux; car souvent il nous fallait traverser des ravins profonds et à pic, qui me mettaient dans les positions les plus singulières: tantôt j’avais les pieds en l’air; tantôt je me trouvais caché comme un voleur entre les ballots et les caisses, froid comme un glaçon, ou couvert de sueur et brûlant comme un brasier. Ajoutez que pendant trois jours (et c’était le plus fort de ma fièvre) je n’eus pour me désaltérer que des eaux stagnantes et sales.
Le 18 mai, après avoir traversé une belle plaine de 30 milles de large, nous arrivâmes sur les bords de la Nebraska (rivière au Cerf), désignée par les Français sous le nom moins heureux de Plate ou de Rivière-Plate. La Plate est la plus grande tributaire du Missouri, et peut être considérée comme la plus merveilleuse et la plus inutile des rivières de l’Amérique du Nord; car elle a deux mille verges de large d’un bord à l’autre, et sa profondeur n’est guère que de deux à six pieds; le fond est un sable mouvant. Elle vient d’une distance immense à travers une large et verte vallée, et reçoit la grande abondance de ses eaux de plusieurs fourches qui descendent des Montagnes Rocheuses. L’embouchure de cette rivière est à huit cents milles de Saint-Louis par eau, et forme le point de division du bas et du haut Missouri. J’étais souvent saisi d’admiration à la vue des scènes pittoresques dont nous jouissions tout le long de la Plate. Imaginez-vous de grands étangs, dans les beaux parcs des seigneurs européens, parsemés de petites îles boisées; la Plate vous en offre par milliers et de toutes les formes. J’ai vu de ces groupes d’îles qu’on aurait pris facilement de loin pour des flottilles mêlant à leurs voiles déployées des guirlantes de verdure et de festons de fleurs; et parce qu’autour d’elles le fleuve était rapide, elles semblaient elles-mêmes fuir sur les eaux, complétant le charme de l’illusion par cette apparence de mouvement. Les deux bords de cette rivière ne sont point boisés. Les arbres que les îles produisent sont les peupliers, communément appelés cotonniers; les sauvages les coupent en hiver, et l’écorce sert de nourriture à leurs chevaux. Sur la plaine de la Plate, on voyait bondir de nombreux cabris; j’en comptais souvent plusieurs centaines d’un seul coup d’œil; c’est l’animal le plus agile des prairies. Le chasseur emploie la ruse pour en approcher: il s’élance au grand galop vers l’animal; celui-ci part comme un éclair, laissant le cavalier à une grande distance derrière lui; bientôt il s’arrête pour l’observer (c’est un animal très-curieux). Pendant ce temps le chasseur descend de cheval et se couche ventre à terre; il fait toutes sortes de cabrioles avec les bras et les jambes, secouant de temps en temps son mouchoir ou un bonnet rouge au bout de la baguette de son fusil. Le cabri approche à pas lents pour le reconnaître et l’observer; et lorsqu’il est à la portée de la carabine, le chasseur lui lâche son coup et le couche par terre. Souvent il en abat jusqu’à six avant que la bande se disperse. Les autres animaux sont rares dans cette région; il y a cependant des signes évidents que le gibier n’y a pas toujours manqué.
Pendant plusieurs journées de marche, nous trouvâmes toute la plaine couverte d’ossements et de crânes de buffles rangés en cercles ou en demi-lunes, et peints de différentes devises. C’est au milieu de ces crânes que les Pawnées ont coutume de pratiquer leurs sortiléges superstitieux lorsqu’ils vont à la guerre ou à la chasse. Le matelot, après un long voyage sur mer, se réjouit à la vue d’herbes flottantes, ou de petits oiseaux de terre qui, venant se reposer sur les cordages du navire, lui donnent des signes certains qu’il approche du terme de sa course. De même, dans ce désert, le voyageur, fatigué de vivre si longtemps de viande salée, se réjouit à la vue de ces ossements blanchis par le temps qui lui annoncent le voisinage des buffles. Aussi n’entendait-on dans le camp que des cris de joie; nos chasseurs avaient compris que la plaine des buffles n’était pas éloignée, et ils saluaient par de bruyants vivats l’espoir de porter bientôt le carnage parmi les paisibles troupeaux.
Aux mêmes lieux, nous trouvâmes encore le wistanwish des sauvages ou le chien des prairies, auquel les voyageurs donnent à plus juste titre le nom d’écureuil américain. Ces animaux paraissent avoir une espèce de police établie dans leur société. Les cellules de leurs villages sont généralement placées sur la pente d’une côte, quelquefois près d’un petit lac ou ruisseau; plus souvent à une grande distance de l’eau, afin que la terre qu’ils habitent ne soit point exposée à l’inondation. Ils sont d’une couleur brune foncée, excepté le ventre qui est blanc; leur queue n’est pas si longue que celle de l’écureuil gris; mais ils ont exactement la même forme; les dents, la tête, les ongles et le corps sont l’écureuil parfait, excepté qu’ils sont plus grands et plus gras que cet animal. Les voyageurs croient que leur seule nourriture est la racine du gazon, et la rosée du ciel leur unique breuvage.