En continuant notre route, nous vîmes de temps en temps les tombeaux solitaires des Pawnées, probablement ceux de quelques chefs ou braves, qui étaient tombés en combattant contre leurs ennemis héréditaires, les Scioux, les Sheyennes, les Osages. Ces tombeaux étaient ornés de crânes de buffles peints en rouge; le cadavre est assis dans une petite cabane faite de joncs et de branches d’arbres, et fortement travaillée pour empêcher les loups d’y pénétrer. La figure est barbouillée de vermillon; le corps est couvert de ses plus beaux ornements de guerre, et à côté on voit des provisions de toute espèce, viandes sèches, tabac, poudre et plomb, fusil, arc et flèches. Pendant plusieurs années, les familles viennent au printemps renouveler ces provisions. Ils ont l’idée que l’âme voltige longtemps dans le voisinage du lieu où le corps repose avant qu’elle prenne son essor vers le pays des âmes.

Après sept jours de marche le long de la Plate, nous arrivâmes dans les plaines habitées par les buffles. De grand matin, je quittai seul le camp pour les voir plus à mon aise; j’en approchai par des ravins, sans me montrer et sans leur donner le vent qui m’était favorable. C’est l’animal qui a l’odorat le plus subtil; il lui fait connaître la présence de l’homme à la distance de quatre milles, et aussitôt il s’enfuit, cette odeur lui étant insupportable. Je gagnai inaperçu une haute colline semblable par sa forme au monument de Waterloo; de là je jouissais d’une vue d’environ douze milles d’étendue. Cette vaste plaine était tellement couverte d’animaux, que les marchés ou les foires d’Europe ne vous en donneraient qu’une faible idée. C’était vraiment comme la foire du monde entier rassemblée dans une de ses plus belles plaines. J’admirais les pas lents et majestueux de ces lourds bœufs sauvages, marchant en file et en silence, tandis que d’autres broutaient avec avidité le riche pâturage qu’on appelle l’herbe courte des buffles. Des bandes entières étaient couchées sur l’herbe au milieu des fleurs: toute la scène réalisait en quelque façon l’ancienne tradition de l’Ecriture sainte, parlant des vastes contrées pastorales de l’Orient, où il y avait des animaux sur mille montagnes. Je ne pouvais me lasser de contempler cette scène ravissante, et pendant deux heures je regardai ces masses mouvantes dans le même étonnement. Tout à coup l’immense armée parut éveillée; un bataillon donnait l’épouvante à l’autre; toute la troupe était en déroute, fuyant de tous côtés. Les buffles avaient eu le vent de leur ennemi commun: les chasseurs s’étaient élancés au grand galop au milieu d’eux. La terre semblait trembler sous leurs pas, et les bruits sourds que l’on entendait étaient semblables aux mugissements du tonnerre éloigné. Les chasseurs tiraient à droite et à gauche; ils firent un grand carnage parmi les plus gras de ces animaux. Je retournai avec eux au camp. Ils avaient chargé plusieurs chevaux de langues, de bosses, de côtes, etc., abandonnant le reste aux loups et aux vautours. Nous campâmes à une petite distance de cette boucherie, et chacun se mit en mouvement dans le camp pour faire la cuisine. Manquant de bois sur les bords de la Plate, nos gens se servirent de la fiente sèche du buffle, qui brûle comme la tourbe. Il nous fallut recourir souvent au même expédient dans les prairies des Côtes-Noires.

Au milieu de la nuit, des bruits affreux, des hurlements, des aboiements m’éveillèrent; on aurait dit que les quatre tribus Pawnées s’étaient rassemblées pour nous disputer le passage sur leur territoire. Je réveillai mon guide pour savoir la cause de ce bruit et pour le disposer à recevoir l’attaque de l’ennemi. Il me répondit en riant: «Tranquillisez-vous, ce n’est rien. Les loups sont à faire festin après leur long carême d’hiver: ils se partagent les carcasses des vaches que les chasseurs ont laissées dans la prairie.» Les loups sont très-nombreux dans ces régions. D’après le dire des sauvages, ils tuent tous les ans le tiers des veaux des buffles: souvent même, lorsqu’ils sont en fortes bandes, ils attaquent les gros bœufs ou les vaches, se portent tous ensemble contre un seul buffle, et en un instant le jettent par terre avec une grande dextérité et le dévorent. J’ajouterai ici, pour vous donner une idée du grand nombre de ces animaux dans le Missouri, que cette année 1840, la compagnie des pelleteries a descendu soixante-sept mille robes de buffles à Saint-Louis. On évalue en outre à cent mille le nombre des buffles que les sauvages du Missouri tuent tous les ans pour leurs propres besoins, pour leurs tentes, leurs vêtements et leurs couvertures de selle.

Le 28, nous passâmes à gué la Fourche du Sud de la Plate. Toute cette région, jusqu’aux grandes montagnes, est une véritable bruyère, rocheuse et sablonneuse, couverte de scories et d’autres substances volcaniques; il n’y a d’endroits fertiles que sur les rivières et les ruisseaux. Cette région, nous dit un voyageur moderne, ressemble aux déserts de l’Asie par ses vastes plaines ondulantes et dégarnies de bois, et par ses terres incultes, sablonneuses et solitaires, qui fatiguent l’œil par leur étendue et leur monotonie. C’est un pays où l’homme ne fait point sa demeure; dans certaines saisons de l’année, le chasseur même et son coursier y manquent de nourriture. L’herbage y est brûlé et dépérit; les rivières et les ruisseaux sont à sec; le buffle, le cerf et le chevreuil se retirent dans des parties éloignées, se tiennent sur les bords de la verdure expirante, et laissent derrière eux une vaste solitude inhabitée, entrecoupée de ravins et de lits d’anciens torrents qui aujourd’hui ne servent qu’à tourmenter le voyageur et à augmenter sa soif. D’espace en espace la monotonie de ce grand désert est interrompue par des monceaux de pierres confusément entassées contre des ruines; ou bien il est traversé par des bancs de rochers qui se dressent devant le voyageur comme d’infranchissables barrières; telles sont les Côtes-noires. Au delà s’élèvent les Montagnes Rocheuses, les limites du monde atlantique. Les gorges et les vallées de cette vaste chaîne donnent asile à un grand nombre de tribus sauvages, dont plusieurs ne sont que les restes mutilés de différents peuples, jadis paisibles possesseurs des prairies, et maintenant refoulés par la guerre dans des défilés presque inaccessibles, où la spoliation n’essaiera plus de les poursuivre.

Ce désert de l’ouest, tel que je viens de le décrire, semble devoir défier l’industrie de l’homme civilisé. Quelques terres, plus heureusement situées sur le bord des fleuves, seraient peut-être avec succès soumises à la culture; d’autres pourraient se changer en pâturages aussi fertiles que ceux de l’est; mais il est à craindre que, dans sa presque totalité, cette immense région ne forme comme un océan entre la civilisation et la barbarie, et que des bandes de malfaiteurs, organisées comme les caravanes des Arabes, n’y exercent impunément leurs déprédations. Ce sera peut-être un jour le berceau d’un nouveau peuple, composé des anciennes races sauvages et de cette classe d’aventuriers, de fugitifs et de bannis que la société repousse de son sein, population hétérogène et menaçante, que l’Union-Américaine amoncelle comme un sinistre nuage sur ses frontières, et dont elle accroît sans cesse l’irritation et les forces en transportant des tribus entières d’Indiens, des rives du Mississipi où ils ont pris naissance, dans les solitudes de l’ouest qu’elle leur assigne pour exil. Ces sauvages emportent avec eux une haine implacable contre les blancs, qui les ont, disent-ils, injustement chassés de leur patrie, loin des tombeaux de leurs pères, pour se mettre en possession de leur héritage. Si quelques-unes de ces tribus forment un jour des hordes semblables aux peuples nomades, moitié pasteurs, moitié guerriers, qui parcourent avec leurs troupeaux les plaines de la haute Asie, n’est-il pas à craindre qu’avec le temps d’autres ne s’organisent en bandes de pillards et d’assassins, qui auront pour coursiers les chevaux légers des prairies, le désert pour théâtre de leurs brigandages, et des rochers inaccessibles pour mettre leurs jours et leur butin en sûreté?

Le 31 mai, nous campâmes à deux milles et demi de l’une des curiosités les plus remarquables de cette région sauvage. C’est un monticule en forme de cône de près d’une lieue de circonférence, entrecoupé de beaucoup de ravins, et placé sur une plaine unie. Du sommet du monticule s’élève une colonne carrée de trente à quarante pieds de largeur sur cent vingt de haut; la forme de cette colonne lui a fait donner le nom de Cheminée; elle a cent soixante-quinze verges au-dessus de la plaine; on l’aperçoit à trente milles de distance. La Cheminée est composée d’argile dans un état de pétrification, avec des couches entremêlées de pierres à sables blanches et grisâtres. Il semble que c’est le reste d’une haute montagne que les vents et les orages auront aplanie peu à peu depuis plusieurs siècles. Encore quelques années, et cette grande curiosité naturelle s’écroulera et ne formera qu’un petit monticule dans la plaine; car lorsqu’on l’examine de près, on aperçoit à sa cime une énorme crevasse. Dans le voisinage de cette merveille, les coteaux sont tous d’un aspect singulier; quelques-uns ont l’apparence de tours, de châteaux et de villes fortifiées. A quelque distance, on pourrait à peine se persuader que l’art ne s’est point mêlé aux fantaisies de la nature. Des bandes de lashata, animal aussi appelé grosse-corne, se tiennent au milieu de ces mauvaises terres. La Cheminée, ses châteaux et ses villes fantastiques terminent un coteau élevé, se dirigeant du sud au nord. Nous y avons trouvé un passage étroit entre deux rochers perpendiculaires de trois cents pieds de haut.

Cette région abonde en magnésie, de sorte que le sel de glauber se trouve presque partout et en plusieurs endroits en grande quantité dans un état de cristallisation. Les serpents à sonnettes et autres reptiles dangereux qu’on y rencontre à chaque pas seraient un fléau pour la contrée, si les sauvages n’avaient découvert, dans une racine très-commune en ces parages, un spécifique infaillible contre toutes les morsures venimeuses.

Quoique nous nous trouvassions encore à la distance de trois journées des Côtes-noires, on les voyait déjà très-distinctement. Partout nous étions au milieu des buffles. Si la terre est ingrate et produit peu de chose, la Providence a pourvu d’une autre manière à la subsistance des Indiens et des voyageurs qui traversent ces régions. Nous tuions sans peine six buffles par jour pour les quarante personnes que contenait notre camp. Dans tout mon voyage, je n’ai pu me lasser de contempler avec admiration ces animaux vraiment majestueux, avec leurs épaules, leurs cous et leurs têtes raboteuses. Si leur nature pacifique n’était connue, le seul aspect ferait trembler. Ils sont timides et sans méchanceté, et ne montrent aucune mauvaise disposition, excepté dans leur propre défense, lorsqu’ils sont blessés et serrés de près. Leur force est extraordinaire, et quoiqu’ils paraissent lourds, leur course est cependant très-rapide; il faut un bon cheval pour les suivre à une grande distance.

Dans cette même région, les bandes des chevaux marrons et sauvages sont très-nombreuses; il faut beaucoup d’adresse et des chevaux à longue haleine pour les prendre. Les Espagnols-Mexicains et en général les Indiens sont adroits dans cette sorte de chasse; il est rare qu’ils manquent, quoiqu’à la course, à leur passer le lacet autour du cou.

Le 4 juin, nous traversâmes en canot de buffle la Fourche-à-la-Ramée, l’un des principaux tributaires de la Plate. Nous y trouvâmes une quarantaine de loges de Sheyennes, qui nous reçurent avec toutes les marques de bonté et d’estime; ils étaient polis, propres et décents dans leurs manières. Les hommes, en général, sont d’une grande taille, droits et vigoureux; ils ont le nez aquilin et le menton fortement prononcé. L’histoire de cette nation est celle de toutes les tribus sauvages des prairies: ils sont les restes de la puissante nation des Schaways, anciens habitants de la Rivière-Rouge, qui se jette dans le lac Wiunepeg. Les Scioux, leurs irréconciliables ennemis, les forcèrent, après une longue guerre, à passer le Missouri et à se réfugier sur une petite rivière appelée Warrikane, où ils se fortifièrent; mais les vainqueurs les y attaquèrent de nouveau, et les poussèrent, de poste en poste, jusqu’au milieu des Côtes-noires, sur les eaux de la Grande-Sheyenne. Dans tous ces revers, leur tribu a perdu même son nom; elle n’est plus connue que sous celui de la rivière qu’ils fréquentent. Maintenant les Sheyennes ne font plus d’effort pour s’établir dans une demeure permanente, de crainte d’une autre attaque de leurs cruels ennemis. Ils ont embrassé la vie nomade, vivent de la chasse et suivent le buffle dans ses différentes migrations.