Les grands chefs de ce village m’invitèrent à un festin et me firent passer par toutes les cérémonies du calumet; c’est-à-dire qu’ils font d’abord fumer le Grand-Esprit en élevant la pipe vers le ciel, ensuite vers le soleil, la terre et l’eau; puis le calumet fait trois fois le tour de la loge; il passe de main en main, et chacun en tire une demi-douzaine de bouffées. Alors le chef m’embrassa et me souhaita le bonjour en me disant: «Robe-noire, mon cœur a tressailli de joie lorsque j’ai appris qui vous étiez. Ma loge n’a jamais eu de jour plus grand. Dès que j’eus reçu la nouvelle de votre arrivée, j’ai fait remplir ma grande chaudière pour vous fêter au milieu de mes braves. Soyez le bien venu. J’ai fait tuer en votre honneur mes trois meilleurs chiens; ils étaient gras à pleine peau.» Ne vous étonnez pas, si je vous dis que c’est là leur grand festin, et que la chair du chien sauvage est très-délicate et fort bonne; elle ressemble beaucoup à celle d’un petit cochon. La portion qu’on m’accorda était grande: les deux cuisses et les pattes avec cinq ou six côtes. La loi du festin ordonnait de tout manger, je n’en pouvais venir à bout. Enfin j’appris qu’on pouvait se débarrasser de son plat en l’avançant à un autre convive avec un présent de tabac.

Je pris occasion de leur parler des principaux points de la religion; je leur expliquai les dix commandements de Dieu et plusieurs articles du Symbole. Je leur fis connaître l’objet de mon voyage aux Montagnes, leur demandant si eux aussi ne désiraient pas d’avoir des Robes-noires parmi eux, pour apprendre à leurs enfants à connaître et à servir le Grand-Esprit. La proposition parut leur plaire beaucoup, et ils me répondirent qu’ils feraient leur possible pour rendre le séjour des Robes-noires agréable parmi eux. Je crois qu’un zélé missionnaire réussirait très-bien chez ces sauvages. Leur langue, dit-on, est très-difficile; leur nombre est d’environ deux mille. Les nations voisines considèrent ces sauvages comme les guerriers les plus courageux des prairies.

Le fort la Ramée se trouve au pied des Côtes-noires. On ne remarque rien, ni dans la couleur du sol de ces montagnes, ni dans celle des rochers, qui puisse leur donner ce nom; elles le doivent à la sombre verdure des petits cèdres et des pins qui ombragent leurs flancs. La terre végétale près des rivières et dans les vallées est assez bonne; les terres hautes sont très stériles, et presqu’entièrement couvertes de blocs de granit, de quartz, de marcassites et d’autres espèces de pierres entremêlées, qui indiquent évidemment qu’à une époque éloignée il y a eu dans cette région de grandes convulsions souterraines.

On voit à la Ramée une branche des Montagnes Rocheuses à la distance de quarante milles. Elle a cinq mille pieds au-dessus de la plaine. Le thermomètre montait tous les jours jusqu’à quatre-vingt et quatre-vingt-dix degrés dans les vallons de ces montagnes; et cependant leurs sommets étaient couverts de neige. Souvent je me suis trompé par rapport aux distances; quelquefois je désirais examiner de près un grand rocher ou une côte d’une apparence singulière; je m’y dirigeais dans la persuasion de m’y rendre à cheval en une heure, et j’y mettais au moins deux ou trois heures. Il faut que cela soit dû à la grande pureté de l’atmosphère dans les prairies de cette haute région. L’absinthe est une production spontanée de ce pays; elle y croît à une hauteur de huit à dix pieds, et en si grande abondance qu’elle rend le voyage en charrettes très-incommode. Les cerises à grappes, les groseilles, les poires des côtes (petit fruit noir excellent) y sont très-abondantes. Le sureau y croît dans les ravins; le cotonnier de deux espèces est commun dans les fonds; sur les bords des rivières et sur la pente des montagnes, on voit des bocages de cèdres et de pins.

Le 14, nous campâmes au pied de la Butte-Rouge. Cette côte, très-élevée, de couleur d’ocre rouge, composée d’argile dans un état de pétrification, est un point central qui voit sans cesse passer et repasser les sauvages, soit qu’ils émigrent à l’ouest, soit qu’ils remontent vers le nord. La branche du nord de la Plate, que nous avions suivie jusqu’ici, prend là une direction méridionale; sa source est à cent cinquante milles plus haut. De la Butte-Rouge nous passâmes par un coteau élevé sur la Rivière-de-l’Eau-douce, ainsi appelée à cause de la grande pureté de ses eaux. L’endroit le plus remarquable de cette rivière est le fameux rocher Indépendance; c’est le premier rocher massif de cette fameuse chaîne de montagnes qui divise l’Amérique septentrionale, et que les voyageurs appellent l’épine dorsale de l’univers. Il est composé de granit in situ d’une grosseur prodigieuse, et couvre une surface de plusieurs milles d’étendue; il est entièrement découvert de la cime jusqu’à la base. C’est le grand registre du désert; car on y lit en gros caractères le nom de tous les voyageurs qui y ont passé; le mien y figure en qualité de premier prêtre qui ait parcouru ces plages lointaines. Pendant plusieurs journées, nous avions à notre droite une chaîne de ces rochers nus, bien proprement appelés Montagnes Rocheuses. Ce ne sont que des rochers entassés sur rochers; on dirait qu’on a sous les yeux les ruines d’un monde entier recouvertes comme d’un linceul par des neiges éternelles.

Le 19, nous découvrîmes les Montagnes-au-Vent, où la caravane a son rendez-vous et se sépare; nous en étions cependant encore éloignés de neuf journées de marche. Tous les jours nous nous apercevions que le froid était de plus en plus sensible, et, le 24, nous traversâmes des plaines couvertes de neige. Le lendemain, nous nous rendîmes des eaux tributaires du Missouri sur celles du Colorado, qui se jette dans la mer Pacifique par la Californie, à deux degrés plus au sud que la Nouvelle-Orléans. Le passage à travers les montagnes est presque imperceptible; il a de vingt à vingt-cinq milles de largeur, et quatre-vingts de longueur. On calcule que ces montagnes ont de vingt à vingt-quatre mille pieds au-dessus de la mer Atlantique.

Le 30, j’arrivai au rendez-vous, où une bande de Têtes-plates, qui avaient été avertis de mon approche, m’attendait déjà. Il eut lieu, comme je l’ai dit plus haut, sur la Rivière-Verte, un tributaire du Colorado; c’est l’endroit où les chasseurs aux castors et les sauvages des différentes nations se rendent tous les ans pour vendre leurs pelleteries et pour se procurer les choses nécessaires.

Je vous donnerai ici une petite notice sur les mœurs, les caractères et les localités des différents peuples des montagnes, d’après mes propres observations et d’après les meilleures informations que j’en ai pu obtenir.

Les Soshonies, c’est-à-dire les déterreurs de racines, surnommés les Serpents, se trouvaient en grand nombre au rendez-vous. Ils habitent la partie méridionale du territoire de l’Orégon, dans le voisinage de la haute Californie. Leur population d’environ dix mille âmes se partage en plusieurs peuplades disséminées çà et là dans le pays le plus inculte de toute la région à l’ouest des montagnes; presque toute la surface y est couverte de scories et d’autres productions volcaniques. On les a surnommés Serpents, parce que, dans leur indigence, ils sont réduits comme ces reptiles à fouiller la terre et à se nourrir de racines. Quelques bandes de chasseurs se rendent parfois à l’est des montagnes à la chasse des buffles, et dans la saison où le poisson remonte, ils descendent sur les bords de la Rivière-aux-Saumons et de ses tributaires pour faire leurs provisions d’hiver. Ils sont assez bien pourvus de chevaux. Au rendez-vous, ils firent leur parade pour saluer les blancs qui s’y trouvaient. Trois cents de leurs guerriers se rendirent en ordre et au grand galop au milieu de notre camp. Ils étaient hideusement barbouillés, armés de leurs massues, et tout couverts de plumes, de perles, de queues de loups, de dents et de griffes d’animaux, bizarres ornements, dont chacun s’était paré selon son caprice. Ceux qui avaient reçu des blessures dans les batailles, et ceux qui avaient tué des ennemis de leur tribu, montraient avec ostentation leurs cicatrices et faisaient flotter, au bout de perches en formes d’étendards, les chevelures qu’ils avaient enlevées. Après avoir fait plusieurs fois le tour du camp en poussant par intervalles des cris de joie, ils descendirent de cheval et vinrent donner la main à tous les blancs en signe d’amitié.

Les principaux chefs, au nombre d’environ trente, m’invitèrent à un conseil. Comme parmi les Sheyennes, il fallut aussi passer par toutes les cérémonies du calumet. Le chef fit d’abord un petit cercle sur la terre, y plaça un petit morceau brûlant de fiente sèche de vache et y alluma son calumet. Il offrit ensuite la pipe au Grand-Esprit, au soleil, à la terre et aux quatre points cardinaux. Les autres observaient tous le plus profond silence et restaient assis immobiles comme des statues. Le calumet passa de main en main, et je remarquai que chacun avait une manière différente de s’en saisir. L’un tournait le calumet avant de mettre le manche à la bouche; le suivant faisait un demi-cercle en l’acceptant; un autre tenait la coupe en l’air; un quatrième la baissait jusqu’à terre, et ainsi de suite. Je suis naturellement enclin à rire; j’avoue qu’en cette occasion j’ai dû faire des efforts sérieux pour ne pas éclater, en contemplant la gravité que ces pauvres sauvages observaient au milieu de toutes ces simagrées ridicules. Ces façons de fumer entrent dans leurs pratiques superstitieuses de religion; chacun a la sienne, dont il n’oserait dévier pendant toute sa vie, de peur de déplaire à ses manitous. Je leur fis connaître les motifs de ma visite, le commandement que Dieu avait fait aux Robes-noires d’aller prêcher sa sainte loi à toutes les nations de la terre, l’obligation que tous les peuples avaient de la suivre dès qu’ils la connaîtraient, le bonheur éternel qu’elle procure à tous ceux qui la suivraient fidèlement jusqu’à la mort, et l’enfer avec tous ses tourments, qui serait le partage de quiconque fermerait l’oreille à la parole de Jésus-Christ. Je leur fis concevoir les avantages que leur procurerait une mission, et je finis en leur prêchant les principaux points du christianisme. Les sauvages m’accordèrent la plus grande attention et parurent dans l’admiration de la sainte doctrine que je venais de leur expliquer. Ils tinrent conseil entre eux pendant l’espace d’une demi-heure, et l’orateur, au nom de tous les chefs, m’adressa les paroles suivantes: «Robe-noire, vos paroles ont trouvé accès dans nos cœurs, elles n’en sortiront jamais. Nous désirons de connaître et de pratiquer la sublime loi dont vous venez de nous faire part, au nom du Grand-Esprit, que nous aimons. Tout notre pays vous est ouvert, vous n’avez qu’à faire votre choix pour y former un établissement. Tous, tant que nous sommes, nous quitterons les plaines et les forêts, pour venir nous placer sous vos ordres, autour de vous.» Je leur conseillai, en attendant cet heureux jour, de choisir des hommes sages dans leurs différents camps, pour faire les prières en commun soir et matin; que là les bons chefs trouveraient occasion d’exciter tout le monde à la vertu. Le soir même ils s’assemblèrent, et le grand chef promulga une loi, qu’à l’avenir celui qui volerait ou commettrait quelque autre scandale serait puni en public.