L'autre question était vraiment théologique; elle eut encore pour premier auteur un religieux de l'ordre des frères mineurs et un saint [788]. S. Jacques de la Marche, prêchant à Brescia, en 1462, affirma positivement que le sang versé par le Christ dans sa passion, était séparé de la divinité, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hérésie à un homme fait pour s'y connaître, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur à Brescia. Il voulut obliger le frère Jacques à se mieux expliquer, ou à rétracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre. De-là une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin dans toute l'église. Le sage Pie II était alors souverain pontife; il voulut que la question fût débattue contradictoirement devant lui, et devant un certain nombre de théologiens d'élite. Frère Jacques et ses adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si l'église avait toujours eu des chefs et des juges aussi éclairés, tant d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troublé et ensanglanté le monde.

[Note 788: ][ (retour) ] Tiraboschi, ibid., p. 223.

Des écrits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des matières spéculatives, soit sur la théologie morale. Il y eut dans ce dernier genre une Somme angélique de frère Ange de Chivas, une Somme pacifique de frère Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent aujourd'hui couverts de poussière dans des coins de bibliothèques [789]; c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller les idées, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mémoire une place qui n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.

[Note 789: ][ (retour) ] Ub. supr., p. 234.

Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme théologique de saint Antonin, archevêque de Florence, qui a eu un grand nombre d'éditions, et qui en eut même encore deux dans le dernier siècle; on y trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-même [790], quelques opinions que les théologiens, mieux éclairés, ont ensuite cessé de soutenir; le plus sûr est donc de ne rien excepter, si ce n'est cependant un travail, non sur la théologie, mais sur un livre qui est la base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne s'écarte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par Malerbi. Cet auteur était vénitien et de l'ordre des Camaldules, où il n'entra qu'à l'âge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la première qui ait été publiée en italien, est écrite en assez mauvais style, tel qu'était celui de ce temps où la langue semblait presque mise en oubli; elle eut pourtant alors un grand succès; elle a même été réimprimée plusieurs fois [791], et ne laisse pas d'être encore recherchée des curieux.

[Note 790: ][ (retour) ] Page 235.

[Note 791: ][ (retour) ] La première édition parut en 1471, Venise, 2 vol. in-fol.; la seconde en 1477, avec une Préface de Squarciafico, où il atteste avoir aidé Malerbi dans son travail; ce qui prouve que Fontanini (Biblioth. ital., p. 673, édit. de Venise, 1737, in-4.), a eu tort de douter que cette traduction fût véritablement de lui.

Dans la première partie de ce siècle, la philosophie ne fut que ce qu'elle avait été dans les âges précédents, un aristotélisme corrompu et dénaturé, qui, de concert avec la théologie scholastique, s'établissait guide des esprits pour les égarer dans des ténèbres toujours plus épaisses, et les plonger dans des précipices sans fond. L'étude des lettres grecques, et surtout l'arrivée des Grecs en Italie après la prise de Constantinople, changèrent à cet égard l'état des choses, et n'opérèrent pas une révolution moins importante dans la philosophie que dans les lettres. Avant cette époque on avait vu fleurir presque à la fois à Venise trois dialecticiens du nom de Paul [792], que l'on a souvent confondus l'un avec l'autre dans leur célébrité, et tous trois maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vénitiens, qui n'était cependant pas né, mais qui fut seulement élevé à Venise, moine augustin, docteur en philosophie, en théologie et en médecine, professeur dans plusieurs universités, est appelé par plus d'un écrivain de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts libéraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutôt des rivaux audacieux qui lui enlevèrent la palme et lui disputèrent l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connaître et apprécier ce que c'était que la philosophie de ces temps-là.

[Note 792: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 248.

Un autre philosophe de la même trempe, et qui avait à peu près la même célébrité, Niccolò Fava, osa tenir tête à notre Paul, à Bologne, dans un chapitre général de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents de ces moines, et en présence d'un cardinal. Il est vrai qu'un médecin de Sienne [793], qui était pourtant rival et antagoniste de Fava, le voyant dans cette position critique, vint généreusement à son secours. Paul, tout redoutable qu'il était, ne sachant que répondre à leurs arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce qui n'est pas toujours la même chose; et jouant sur le nom de Fava, dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fève. N'en sois point surpris, répondit Fava; rien ne convient mieux à des hommes grossiers et dépourvus de sens et d'esprit que des fèves. Et tous les moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets frugal, ils se crurent aussitôt des gens d'esprit. Le sujet de l'argumentation n'avait aucun rapport aux fèves; Paul soutenait le sentiment d'Averroës sur les puissances de l'ame: Fava le combattait corps à corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les nœuds de sa dialectique, que le monarque universel se débattait, se tourmentait, se contredisait, sans pouvoir se débarrasser des mains d'un si puissant adversaire. Le médecin auxiliaire dit en élevant la voix: c'est Fava qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transporté de colère, s'écria sur-le-champ: Bone Deus! Voilà Hérode et Pilate devenus amis! Ce qui parut si plaisant à la grave assemblée, qu'elle éclata de rire, et leva la séance [794]; dénouement digne de la pièce, et plus gai que ne l'étaient souvent ceux de ces farces doctorales.