[Note 806: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 414.
On trouve encore dans cette foule presque innombrable de docteurs et de professeurs, parmi les noms que quelque circonstance particulière peut engager à conserver, ceux de Barthélemy Soccino de Sienne, et de son antagoniste le célèbre Jason dal Maino; ils disputèrent souvent ensemble dans l'Université de Pise, et leurs combats firent tant de bruit, que Laurent de Médicis voulut en être témoin, et fit, un jour, exprès le voyage [807]. Ce jour-là, les deux rivaux firent preuve égale de leur présence d'esprit, si ce n'est de leur bonne foi. Jason, pressé par son adversaire, imagina, pour lui échapper, d'inventer sur-le-champ un texte et de le citer à l'appui de son opinion. Soccino s'en aperçut, inventa aussitôt un texte contraire, et le cita en faveur de la sienne. «Je voudrais bien savoir, dit le premier, où tu as été prendre ce texte; c'est, répondit le second, tout auprès de celui que tu viens de citer toi-même.» Soccino était un homme d'un esprit mordant, joueur, libertin et prodigue; malgré les chaires lucratives qu'il remplit, et les ouvrages qu'il publia, il mourut pauvre [808], et ne laissa même pas de quoi se faire enterrer. Jason eut un caractère et une conduite tout-à-fait contraires. Sa vie fut régulière et honorée. Il fut chargé par les ducs de Milan de plusieurs missions d'éclat qu'il remplit avec dignité. Il reçut de l'empereur Maximilien, devant qui il avait prononcé un discours, le titre de comte Palatin; et de Louis Sforce, dit le Maure, celui de Patrice et la charge de sénateur. Quand Louis XII se rendit à Milan, après la prise de Gènes, la renommée de Jason lui inspira la curiosité de l'entendre. Le roi se rendit donc à l'Université avec une suite nombreuse, où se trouvaient cinq cardinaux; Jason récita une de ses leçons, dont Louis fut si satisfait, qu'il embrassa le professeur lorsqu'il descendit de sa chaire. Le roi s'entretint ensuite familièrement avec lui, et lui demanda, entre autres choses, pourquoi il ne s'était point marié; «c'est, répondit l'ambitieux Jason, afin que le pape puisse apprendre par le témoignage de V. M. que je ne suis pas indigne du chapeau de cardinal.» Paul Jove, en rapportant ce fait [809], dont il fut témoin, ne dit pas si le roi promit de lui rendre ce témoignage; ce qui est certain, c'est que Jason n'eut point le chapeau. On dit qu'il devint fou peu de temps avant sa mort [810], peut-être du chagrin de ne le pas avoir.
[Note 807: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 421.
[Note 808: ][ (retour) ] En 1507.
[Note 809: ][ (retour) ] Elog. Doctor. Vir., p. 126.
[Note 810: ][ (retour) ] Il mourut à Pavie, le 22 mars 1519.
Le droit canon conduisait plus aisément que le civil à cet honneur si envié par Jason. Il eut alors un nombre peut-être plus grand encore de professeurs savants et fameux; mais si, dans l'état actuel des lumières, on s'intéresse médiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs verbeux commentateurs, on s'intéresse moins encore aux Décrétales, aux Clémentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus célèbres de ces canonistes furent en même temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On a donc déjà vu le nom de ceux qui pouvaient mériter quelque mention particulière, et il est plus que temps de quitter une science qui ne sera jamais dans un grand crédit chez aucun peuple, sans prouver, par cela même que, chez ce peuple, la législation est mauvaise, et par conséquent la civilisation imparfaite.
Le crédit dont peut jouir la médecine ne prouve pas la même chose; il prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles, et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la vie et de rendre la santé. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous les siècles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la médecine quand on l'a nommée un art incertain et conjectural. L'expérience et l'étude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et changer en axiôme ses doutes et ses conjectures; mais quel était, au quinzième siècle l'état de ces deux guides nécessaires? On suivait aveuglément des systèmes dépourvus d'expériences, ou un empyrisme sans système. La nature était encore toute couverte de ce voile que l'on commence à soulever. La médecine était pourtant très-honorée. Dans presque toutes les Universités elle était enseignée avec éclat; elle ne menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais elle était elle-même une charge, une fonction, une dignité fondée sur la base très-solide de l'attachement à la vie.
Elle fut surtout dans un haut crédit à Milan, sous Philippe-Marie Visconti. Jamais prince ne s'occupa plus que lui des médecins, et ne leur donna plus d'occupation. Dans sa chambre, à table, à la chasse, partout et toujours, il fallait qu'il en eût auprès de lui, à la moindre douleur, il les faisait tous appeler; il les consultait sans cesse; il écoutait leurs conseils, mais ce n'était pas toujours pour les suivre. Quand ils contrariaient ses desseins ou ses goûts, il n'en faisait qu'à sa volonté; et si les médecins s'obstinaient, il les chassait de sa cour [811]. Les Sforce n'y eurent pas moins de foi que les Visconti. Milan fut donc alors la ville d'Italie où ils fleurirent en plus grand nombre; mais dans les autres parties, dans toutes les Universités, ils furent aussi très-nombreux. L'histoire de cette science offre dans ce siècle, en Italie, les noms d'une quantité prodigieuse de professeurs, dont plusieurs ont laissé, dans des ouvrages à peine connus aujourd'hui des gens de l'art, des preuves assez médiocres de leur savoir; on ne voit pas qu'aucun d'eux ait ouvert des routes nouvelles, ni fait faire des pas ou des progrès réels à la science. Il serait inutile de répéter ces noms, qui ne rappelleraient qu'une gloire éteinte et des souvenirs effacés.
[Note 811: ][ (retour) ] Pier Candido Decembrio dans sa Vie de Philippe-Marie Visconti, Script. Rer. ital., vol. XX.