Enfin, ce fut encore un élève de Jean de Ravenne et d'Emmanuel Chrysoloras, que ce Leonardo Bruni, l'un de ceux qui illustrèrent le nom d'Arétin, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les valait pas, malgré tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque déshonore. Leonardo naquit en 1369 [381]; il n'avait que quinze ans lorsque les troupes françaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et réunies aux bannis d'Arezzo, entrèrent dans cette ville, et la remplirent de trouble et de carnage. Son père fut emmené prisonnier dans un château [382], et lui dans un autre [383]. Dans la chambre où il fut enfermé se trouvait un portrait de Pétrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachés, et cette espèce de contemplation l'enflamma du désir d'imiter ce grand homme. Lorsqu'il fut mis en liberté, il se rendit à Florence, où il continua, sous Jean de Ravenne, les études qu'il avait commencées à Arezzo. Des vues solides d'établissement l'engagèrent à étudier aussi les lois. Il y était fort appliqué, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appelé à Florence, y ouvrit son école de langue grecque. Leonardo quitta les lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il répétait dans son sommeil, comme il l'assure lui-même [384], ce qu'il avait appris pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut appelé à Rome par le pape Innocent VII, et revêtu de l'emploi de secrétaire apostolique [385]. Il partagea les dangers et les vicissitudes de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa mort, il conserva la même place auprès de Grégoire XII. Il la conserva encore sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et même sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connaître un peu moins. Après la déposition de ce pontife au concile de Constance, Leonardo revint à Florence. Il y était quand Martin V éprouva, dans cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain était, Papa Martino, non vale un quattrino [386]. Le pape prit la chose au sérieux; il voulut sévir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur ville, pour une chanson: ce fut Leonardo qui le fléchit par un discours éloquent qu'il nous a conservé dans ses mémoires [387]. Il avait déjà été nommé chancelier de la république; il le fut alors une seconde fois, posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en 1444. On lui fit des obsèques magnifiques. Giannozzo Manetti prononça son oraison funèbre. Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait écrite en latin; enfin, on lui éleva un mausolée en marbre, que l'on voit encore à Florence, dans l'église de Sainte-Croix.

[Note 381: ][ (retour) ] Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. VI, part. II, p. 33; Mazzuchelli, Scritt. ital., t. II, part. IV; Mehus, Vita Leonardi Aretini, en tête de l'édition qu'il a donnée de ses Lettres.

[Note 382: ][ (retour) ] Pietramala.

[Note 383: ][ (retour) ] Quarana.

[Note 384: ][ (retour) ] De temporibus suis.

[Note 385: ][ (retour) ] En 1405.

[Note 386: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 35.

[Note 387: ][ (retour) ] De temp. suis com., p. 38.

Leonardo Bruni ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de son siècle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce était le plus aimable, et qui avait, dans ses mœurs et dans ses manières, le plus de dignité. Sa renommée ne se bornait point à l'Italie. On vit des Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir de le connaître. On raconte qu'un Espagnol, chargé par son roi de le visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine à se relever [388]. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on donne ce nom à l'amour de l'ordre et de l'économie. Il était d'une fidélité à toute épreuve en amitié, savait pardonner à ses amis de légers torts, et même de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer de rompre avec eux, qu'il fût poussé à bout, comme il le fut par Niccolo Niccoli, que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des lettres [389], mais homme d'un caractère difficile, et dont les mœurs n'étaient pas, à ce qu'il paraît, aussi pures que le goût.

[Note 388: ][ (retour) ] Vespasiano Fiorentino, cité par Mazzuchelli, ub. supr.