[Note 389: ][ (retour) ] Voy. ci-dessus, p. 257.
Leonardo et lui étaient liés de l'amitié la plus intime: une aventure scandaleuse les brouilla. Niccolo Niccoli avait cinq frères; il enleva publiquement à un d'entre eux sa maîtresse [390]; celle-ci eut l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord pour lui infliger en pleine rue un châtiment peu décent et honteux [391]. Niccolo fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler. Leonardo s'abstint de l'aller voir: Niccolo remarqua son absence, et lui en fit faire des reproches. Leonardo ne répondit peut-être pas avec les égards qu'on doit à un esprit malade. Sa réponse, trop fidèlement rendue, mit Niccolo dans une véritable fureur. Il abjura son amitié, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus injurieux et les plus amers. Leonardo, quoique d'un caractère doux, perdit patience, et écrivit contre son ancien ami, une Invective, où il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reçues, mais qui, heureusement pour son auteur, n'a jamais été publiée [392]. Cette malheureuse querelle désolait tous leurs amis communs; plusieurs essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fut Poggio Bracciolini qui en eut enfin la gloire. La réconciliation fut sincère de part et d'autre, et leur amitié reprit son premier cours [393].
[Note 390: ][ (retour) ] Elle se nommait Benvenuta. M. William Shepherd, dans la Vie de Poggio Bracciolini, qu'il a publiée en anglais (Liverpool, 1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'Ambrogio le Camaldule, religieux aussi distingué par la pureté de ses mœurs que par son savoir, en écrivant à Niccolo Niccoli, le prie souvent de présenter ses compliments à sa Benvenuta, qu'il distingue par le titre de fœmina fidelissima; voyez ses Lettres, liv. VIII, ép. 2, 3, 5, etc.
[Note 391: ][ (retour) ] Voyez le récit de toute cette querelle, et notamment de ce châtiment public infligé à Benvenuta, plaudentibus vivinis et totâ multitudine comprobante, dans une longue lettre de Leonardo Bruni au Poggio, lorsque celui-ci était en Angleterre; Leonardi Aretini Epistolæ, l. V, ép. 4.
[Note 392: ][ (retour) ] L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de Léonardo, qu'il a mis à la suite de sa Vie, dont il sera parlé plus bas, a placé cette invective au n°. XXVI, sous ce titre: Leonardi Florentini oratio in nebulonem maledicum. Il en cite un manuscrit conservé à Oxford, bibliothèque du New-Collége, n°. 286, manuscrit 10. M. W. Shepherd, Life of Paggio, p. 135, affirme qu'une vérification exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette bibliothèque. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est trompé, en disant, loc. cit., que Leonardo, dans cet écrit, traite son ancien ami de nebulo malefiens. On voit par le titre ci-dessus que c'est maledicus et non malefiens qu'il faut lire; c'est beaucoup trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du Catalogue de l'abbé Mehus, que cette Invective est conservée dans la bibliothèque Laurentienne; il en décrit même le manuscrit, et donne un aperçu de ce qu'il contient.
[Note 393: ][ (retour) ] The Life of Poggio Bracciolini, ch. 3 et 4.
Si Leonardo n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les premiers moments, il savait en réparer les fautes avec noblesse, et avec cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux ames élevées. Lorsqu'il était chancelier de la république, il prit part à une discussion philosophique dans laquelle Giannozzo Manetti, qui était très-jeune, remporta de tels applaudissements, que Leonardo en fut piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. Manetti lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa toute la nuit à se la reprocher. Il était à peine jour que, sans égard pour sa dignité, il se rendit seul chez Manetti. Celui-ci témoigna beaucoup de surprise de voir un vieillard revêtu d'une si grande autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison. Leonardo, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant, disait-il, à lui parler en secret. Arrivé sur les bords de l'Arno, au milieu de la ville, il se retourne, et dit à Giannozzo, à haute voix: «Hier au soir, il me semble que je vous ai grièvement insulté; j'en ai aussitôt porté la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je ne fusse venu vous avouer sincèrement ma faute, et vous en demander excuse [394].» On juge de ce que dut alors éprouver un jeune homme bon et sensible, qui aimait et respectait Leonardo comme son maître, et qui le voyait descendre de la seconde dignité de l'état, pour réparer un tort qu'il lui avait déjà pardonné. Cet acte de Leonardo est une bonne leçon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour les magistrats arrogants.
[Note 394: ][ (retour) ] Ce trait est raconté par Naldo Naldi, auteur contemporain, dans la Vie de Giannozzo Manetti, que Muratori a insérée, Script. Rer. ital., vol. XX.
Cet écrivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande variété de matières. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'étend depuis l'origine de cette ville jusqu'à la fin de l'an 1404 [395]. Il a aussi écrit des Mémoires ou Commentaires sur les événements publics de son temps [396]; quelques opuscules historiques et des traductions, ou plutôt des imitations de Polybe et de Procope [397]. Il traduisit littéralement les Œconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote; quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Démosthènes et d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xénophon, de saint Basile, et de plusieurs autres encore. Il est donc compté, à juste titre, parmi ceux qui contribuèrent le plus à répandre par leurs traductions latines le goût des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle de Pétrarque, toutes deux en langue italienne [398]. On a de lui, tant imprimés que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur différents sujets, des discours oratoires, des poésies italiennes et latines, et surtout des Lettres en cette dernière langue, qui ont été imprimées plusieurs fois [399], et qui sont, comme celles d'Ambrogio le Camaldule, très-utiles pour l'histoire littéraire de ce siècle. Son style n'est pas très-élégant; il a cette rudesse qui est commune à tous les auteurs latins de cette première moitié du quinzième siècle; mais il ne manque pas de force et d'une certaine énergie qui fait que ses ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec plaisir et avec fruit [400].
[Note 395: ][ (retour) ] Historiarum populi Florentini lib. XII. Léonardo écrivit cette histoire en 1415; elle fut traduite en italien par Donato Acciojuoli, et cette traduction fut imprimée à Venise dès 1473; l'original latin ne l'a été qu'en 1610, à Strasbourg.