Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurèrent, ne l'empêchèrent point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considérable est celui qu'il intitula Rapsodie des Histoires [579], et qui est une histoire générale depuis la création du monde jusqu'en 1503. Cette histoire est écrite avec la critique de ce temps-là, et d'un style assez dépourvu d'élégance: elle eut cependant un grand succès, et valut à son auteur des éloges et des récompenses. Ses autres productions sont des discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et beaucoup de poésies latines; le tout remplit quatre forts volumes in-folio [580]. Sabellico a encore donné des notes et des commentaires sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valère Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgré le succès de son Histoire de Venise, il faut avouer, et il avoue lui-même, qu'il a trop suivi des annales qui n'étaient pas toujours d'une grande autorité; il ne connut point celles de l'illustre doge André Dandolo, dépôt le plus authentique et le plus ancien de l'histoire des premiers temps de la république [581]; cette négligence, à quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut accordé à Sabellico pour la rédaction de son ouvrage, sont les principales causes du peu de foi qu'il mérite, et des nombreuses erreurs qui y ont été relevées depuis. Il mourut à Venise, après une maladie longue et douloureuse, en 1506 [582].
[Note 579: ][ (retour) ] Rhapsodiæ Historiarum Enneades. Chacune de ces Ennéades contient neuf livres. Sabellico en publia sept, ou soixante-trois livres, à Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennéades, et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.
[Note 580: ][ (retour) ] Basileæ, curis Cælii secundi Curionis, ap. Joan. Hervagium, 1560.
[Note 581: ][ (retour) ] Voy. Foscarini, Letter. Venez., p. 232.
[Note 582: ][ (retour) ] Voy. Valerion. de infel. Literat., l. I.
Bernardo Giustiniani forma, vers le même temps à peu près, le même dessein, et le remplit à la fois avec plus d'exactitude et plus de mérite littéraire. Né à Venise en 1408 [583], il eut pour maîtres dans les lettres, Guarino, Filelfo et Georges de Trébizonde. Il entra de bonne heure dans les emplois de la république, et s'y distingua par sa conduite, son éloquence et sa capacité. Il fut chargé de plusieurs ambassades honorables, nommé du conseil des dix, et enfin procurateur de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son origine jusqu'au commencement du neuvième siècle. C'est, selon le savant Foscarini [584], le premier essai d'un travail bien conçu sur l'Histoire vénitienne, et Giustiniani doit être regardé comme le premier auteur de cette histoire, dans un siècle déjà éclairé, comme Dandolo le fut dans des temps encore barbares.
[Note 583: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 52.
[Note 584: ][ (retour) ] Letter. Venez. pag. 245.
Padoue et les princes de Carrare qui en étaient maîtres, eurent pour historien Pierre-Paul Vergerio, dont je dois faire mention, non à cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus grands littérateurs du quatorzième et du quinzième siècles. Il était né dès l'an 1349 [585] à Giustinopoli ou Capo d'Istria. Après avoir parcouru plusieurs villes d'Italie, où il donna des preuves éclatantes de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathématiques, la langue grecque et la littérature, il assista au concile de Constance, passa ensuite en Hongrie, où l'on croit qu'il fut appelé par l'empereur Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Bâle. Outre son histoire des princes de Carrare [586], une Vie de Pétrarque [587] et quelques autres ouvrages de différents genres, on a de Vergerio un livre intitulé des Mœurs honnêtes [588], qui eut alors un succès si prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les écoles. Il traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie d'Alexandre par Arrien [589]. Il fit aussi des vers, et même une comédie latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothèque Ambroisienne [590]. On dit que sa tête s'altéra dans les dernières années de sa vie, qu'il la perdit presque entièrement, et qu'il n'en jouissait plus que par intervalles; infirmité affligeante, humiliante pour la raison humaine, et dont ni la force, ni l'étendue d'esprit, ni le génie même ne garantissent, mais qui, par une singularité remarquable, est cependant moins commune parmi les hommes qui ménagent le moins leurs facultés intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les fatiguent le plus.
[Note 585: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 56.