— L’effort que je poursuis depuis vingt ans, vous devez le comprendre, n’est pas fait pour plaire à la race conquérante. Songez-y. Qu’adviendrait-il, si j’arrivais à rassembler en corps de nations toutes les tribus errantes de la race Rouge ? Elles comptent encore deux millions et demi d’individus. C’est un chiffre qui serait doublé en trente ans, si un peu plus de bien-être, la pratique d’une sage hygiène, permettaient à nos malheureuses familles de s’affranchir du plus grand nombre des causes de mortalité qui les décime.
Or, une telle reviviscence de races qu’ils n’ont su, jusqu’ici, que détruire, serait de nature à alarmer les blancs. Il paraît que la civilisation exige notre holocauste. — Afin d’entraver une telle action, le Yankee pousse à la rivalité des tribus entre elles et, par malheur, il réussit auprès de bon nombre d’entre elles. Je compte chez les hommes rouges d’implacables ennemis de mes idées et de mes efforts. Les races du Sud, Apaches et Comanches, plus spécialement, que je n’ai pu encore aborder de front, font une effroyable guerre à tous ceux que j’ai déjà pu rallier sous ma bannière. Nous passons à leurs yeux pour d’abominables traîtres qu’il faut massacrer sans pitié. — Or, c’est précisément en ce moment que ces tribus remontent du Texas, de la Californie, du Mexique même, vers les prairies que nous traversons. Maintenant, vous rendez-vous compté de mon angoisse.
— Oui, répondit Vernant, elles sont dignes d’un grand cœur comme le vôtre, car, dans un conflit de ce genre, c’est toujours la lutte fratricide, le sang indien qui coule.
— Merci, mon cher Georges, de me comprendre si bien. Vos paroles m’apportent une véritable consolation, répondit l’Indien avec une émotion qui fit monter des larmes sous ses paupières.
Les appréhensions de Wagha-na n’étaient, hélas ! que trop fondées.
Lorsque, après vingt-quatre heures de repos à la fois matériel et moral les Sioux reprirent la route du Nord-Est, que l’on ne devait plus interrompre désormais, la vue d’un nuage gris sur l’horizon du Sud alarma le Bison Noir.
— Allons ! — fit-il tristement, — voilà ce que je craignais.
On fut promptement renseigné.
Le nuage n’était que la poussière soulevée par une nombreuse cavalerie.
Quand celle-ci fut à portée de carabines, on ne put se méprendre sur ses intentions, non plus que sur son caractère. Cinq cents Comanches environ, reconnaissables aux teintes sanglantes de leurs peintures et de leurs splendides panaches de plumes, à leurs longues lances barbelées, aux arcs dont beaucoup encore affectent de se servir, en haine de la civilisation européenne, arrivaient à fond de train.