Sur son ordre, on sonna de la trompe pour rallier les Indiens épars dans la plaine. Une vingtaine obéirent à l’appel. Les autres poursuivirent leur odieuse besogne.

Alors, le Bison Noir, pressant la marche de ses cavaliers, s’abandonna à de mornes rêveries.

Des doutes cruels lui venaient sans doute sur l’efficacité de sa mission.

Il avait voulu réunir en un seul faisceau tous les représentants de sa race. Et voilà que cette race elle-même lui paraissait condamnée par Dieu à la destruction. Ce n’était pas seulement les blancs qui travaillaient à hâter l’heure de sa disparition ; eux-mêmes conspiraient à leur ruine. Ils se faisaient les complices de la haine universelle ; ils justifiaient le mépris et les malédictions des peuples civilisés en tournant contre eux-mêmes leurs armes fratricides.

Oui, c’étaient là pour le vaillant chef, d’amers sujets de méditations.

Tout en cheminant, il ne pouvait se défendre de la plainte. Il versait le trop plein de son cœur dans l’âme de Georges Vernant, devenu mieux encore que Madeleine le confident de ses pensées.

C’est qu’en effet sa tendresse toute paternelle envers la jeune fille lui faisait un scrupule de jeter une tristesse dans cette jeune âme, d’assombrir son front et ses lèvres où il n’aurait voulu voir briller que de riantes préoccupations. Et sa propre tristesse prenait souvent les accents et les dehors de la colère.

— Ah ! les misérables ! prononçait-il, les misérables !

Certes, nul ne pouvait se méprendre au sens de ces imprécations.

Elles contenaient bien plus encore la pitié que le ressentiment.