— Il faut leur pardonner, disait plus doucement Georges. Pouvez-vous donc leur en vouloir de ce qu’ils ne pénètrent pas toute la grandeur, toute la noblesse de vos projets sur eux ? S’est-il jamais trouvé un peuple qui ait compris l’œuvre des hommes de génie qui l’ont arraché à la mort ou conduit à la gloire ? L’histoire n’en offre pas d’exemple.

Et, avec de telles paroles, il apaisait cette âme qui avait parfois ses moments de défaillance.

Le soir de ce jour, lorsqu’on dressa les tentes, à vingt milles du champ de bataille, on fut rejoint par le jeune chef Sioux et une partie de son effectif. L’orgueilleux jeune homme montrait à tout venant douze scalps saignants pendus aux franges de sa selle.

Wagha-na n’y put tenir. Il éclata devant ce hideux spectacle et sa douleur s’exhala en une formidable allocution. — Chinga-Roa, le Renard avisé, peut être fier de ses exploits, — s’écria-t-il avec une ironique véhémence. — Il a réussi à retrouver en une seule journée la barbarie stupide des temps où l’homme Rouge se faisait exterminer en masses par les Visages Pâles. Vainqueur des Comanches, il s’est égalé à eux en férocité. Et maintenant c’est du sang de ses frères que ses mains sont dégouttantes.

Et cependant, Chinga-Roa, le Renard Avisé, avait juré de ne jamais verser ce sang ; il avait promis à son père Wagha-na de ne combattre que pour défendre sa vie et d’aider de toutes ses forces au relèvement de sa race. Mais Chinga-Roa est comme tous les jeunes hommes à cerveau faible. Il a le cœur du lion et la cervelle du lièvre. Il oublie le soir ce qu’il a juré le matin.

L’apostrophe était rude. Elle fit tressaillir le jeune homme et, à plusieurs reprises, pendant que le Bison Noir parlait, lui-même et ses guerriers laissèrent voir une violente irritation.

Peu s’en fallut qu’une querelle n’éclatât.

Pourtant le chef Sioux fit preuve, en cette circonstance, d’une louable abnégation.

D’une voix qui tremblait un peu, il prononça ces paroles de soumission :

— Mon père Wagha-na a raison, et je reconnais que j’ai agi en homme inconsidéré. Chinga-Roa a manqué à la promesse qu’il avait faite. Il s’est laissé aller à la colère contre les Comanches parce que les Comanches ont dit que les Sioux étaient des chiens. Que mon père Wagha-na oublie la faute commise aujourd’hui. Le Renard Avisé saura se souvenir des conseils de la sagesse. Il n’agira plus qu’après avoir pris l’avis des têtes blanches.