Certes, c’était pour Léopold Sourbin un véritable acte de courage qu’il accomplissait à cette heure.

Il s’en allait seul, entièrement seul, dans ce désert qu’il venait de parcourir en nombreuse et vaillante compagnie, et dont il n’avait que trop bien apprécié les périls de toute nature. Il y allait sans guide, sans soutien, livré à la seule direction de son instinct, entouré de périls et d’embûches, ne sachant même pas quel accueil lui réservaient ceux vers lesquels il se dirigeait. Son imagination avait gardé la forte impression des tragiques événements qu’il avait déjà vus se dérouler sous ses yeux. Elle lui montrait des pièges et des ennemis à tous les horizons, dans le creux des roches, sous les troncs pressés des arbres : ours grizzlys, serpents venimeux, bisons aux cornes farouches, Peaux Rouges aux durs visages tatoués et menaçants, s’éclairant parfois d’un rire atroce. Et la pensée que Wagha-na et ses amis l’accompagnaient, invisibles mais prêts à intervenir, suffisait à peine pour l’empêcher de céder à une peur folle, une peur d’enfant.

Une autre cause de trouble venait s’ajouter à celles qui paralysaient à moitié sa volonté.

Il ne s’expliquait point à quel calcul auraient pu obéir Pitch et Schulmann en agissant comme ils venaient de le faire.

Non seulement ils n’auraient point tenu leur promesse en le débarrassant de Georges Vernant, mais encore, en enlevant Madeleine, ils lui ôtaient, à lui Sourbin, le moyen de réaliser ses fins.

C’était donc avec une âme incertaine et confuse, pleine de terreurs et de remords que le cousin de Madeleine courait à l’aveuglette sur les chemins du désert, à la poursuite de complices qui pouvaient bien n’être que des ennemis.

Et, cependant, ce fut avec un soupir de soulagement qu’il vit finir l’espèce de couloir rocheux qu’il suivait et s’ouvrir devant son regard l’horizon sans bornes des plaines.

XII
MARCHÉ DE SANG

Lorsque Madeleine sortit de l’évanouissement où l’avaient plongée le saisissement de l’agression et surtout le choc violent qu’elle avait reçu à la tête, elle était étendue sous une hutte de branchages. Deux hommes à figures sinistres la veillaient. Elle n’eut pas de peine à reconnaître en eux les deux aventuriers qui naguère avaient demandé la faveur de s’établir à Dogherty.

Sa fière et vaillante nature se révolta à la pensée qu’elle pouvait être la prisonnière de ces hommes.