Mais tout aussitôt la mémoire lui revint du récent épisode dont elle avait été la victime. Elle revit la face hideuse du chef Comanche qui l’avait désarçonnée pour l’emporter avec lui en travers de sa selle. Et elle se dit que, peut-être, elle jugeait mal ces deux hommes qui l’assistaient, qu’elle leur devait plutôt de la reconnaissance si, ce qui n’était pas improbable, ils l’avaient arrachée à la violence de l’Indien.
Partagée entre la répulsion qu’ils lui inspiraient et le désir de ne point se montrer ingrate, la jeune fille voulut, tout d’abord, se rendre compte de la situation qui lui était faite. D’un brusque mouvement, elle se mit sur son séant, et fit un effort inutile pour se soulever.
Une douleur aiguë traversa son corps, sa tête vacilla, prise de vertiges. Elle sentit qu’elle était trop faible et que ses jambes, entravées par une mince cordelette, lui refusaient leur service. Elle retomba sur le sol, tandis que l’un de ses gardiens, Gisber Schulmann éclatait d’un rire à la fois bestial et féroce.
Elle ne put supporter l’idée qu’elle pût être la prisonnière de ces hommes.
— Messieurs, demanda-t-elle d’une voix que l’émotion troublait, je tiens à savoir où je me trouve, si vous êtes des amis ou des ennemis.
Ce fut Ulphilas Pitch qui répondit avec son ironique bonhomie.
— Oh ! des amis, Miss Madge, bien certainement des amis, et qui ne demandent qu’à vous rendre service.
— En ce cas, reprit la jeune fille, trompée par cette bienveillante perfidie, voulez-vous m’apprendre où je suis et comment, enlevée par un Indien, je me trouve présentement auprès de compatriotes, ou, tout au moins, d’hommes de race blanche.
— Miss, répondit le Yankee, sans se départir de son flegme, il serait peut-être un peu long de vous expliquer le cas tout particulier qui vous concerne. Vous avez été, ainsi que vous le dites fort justement, enlevée par un chef Comanche dont nous sommes un peu les amis. Il paraît que ce bon frère rouge avait une forte dent, sinon contre vous-même, du moins à rencontre de personnes qui vous sont chères. Il a donc cherché à en tirer vengeance, et c’est pour cela que vous vous trouvez présentement en cette demeure peu luxueuse, où nous ne pouvons vous offrir rien du confortable auquel vous êtes habituée, ce que nous regrettons vivement.
Tout cela avait été dit avec ces intonations gouailleuses des gens qu’en France on nomme des « pince sans rire ».